• fr
  • en
Zaraus

Un scandal secret: Zaraus partie II

« Autrefois dans des temps reculés un grand sage habitait ici. Un homme de savoir et de bonté. Séduit par la beauté et la sérénité de l’endroit il s’y installa. Il y construisit un ermitage et chaque jour par sa prière répandit sur ce site désert, sa bénédiction. Après sa mort quelques religieux lui succédèrent et bâtirent un petit couvent autour du puits qui se trouve aujourd’hui au sous-sol du palais. Puis les religieux disparurent et le lieu tomba en désuétudes, neanmoins il garda ses réputations hautement bénéfiques. […] Les ancetres des actuels proprietaires passerent ici par hasard et sur la fois de cette rumeur, crurent que cette terre recelait des tresors et construisirent un château. Sur les structures bâties naguère par les religieux ils en firent la cave de la présente maison. S’attendant à trouver monts et merveilles, et ne découvrant que le grondement de l’Océan et le sifflement du vent, ils maudirent les paysans qui les avaient trompés. Le château étant la, il fallait venir de temps en temps. Ainsi défila en ces lieux une succession de Grands d’Espagne. Certains en captèrent l’essence, d’autres moins mais tous curieusement aimèrent cet endroit. Un jour le naufragé apparut. Ce n’était point un protestant mais un musulman, un pirate, de ceux qui infestaient à l’époque les mers. Une puissance diabolique l’habitait qui lui permit d’être le seul à survivre. Tel l’ermite il ne s’était pas interrogé pour connaitre les raisons qui l’aveint pousser en ce lieu, mais à peine arrivé il comprit qu’il devait détruire cette sérénité. Il oubliait de compter sur les forces bénéfiques du lieu qui, si elle revitalise l’homme de bien, brule jusqu’aux fondements de l’âme l’homme de mal. Le pirate vit sa puissance neutralisée et fut détruit. Son corps fut rejeté à la mer d’où il était venu.

Un siècle plus tard je possédai ce palais. J’étais fort grande dame et à la cour je tenais haut rang. Mon mari était sérieux, travailleur, pas très amusant mais généreux et pour un homme de sa condition, particulièrement charitable. Je le chérissais lui et mes enfants[…]Dès le début de mon mariage je fus attirée par cette maison si bien qu’a l’époque elle se trouvait au bout du monde et que nous y faisions de trop rares séjours. […]

J’envoyais promener mes cols godronnés, mes velours brodés que je portais lors des cérémonies et je courais dans le verger cueillir des fruits ou dans les champs humer l’odeur des blés.
Un jour je flânais sur la route ne pensant à rien. Un homme s’avançait dans la direction contraire. Nous nous croisâmes et nous dévisageâmes un bref instant, et en un éclair je compris que j’étais perdue. Rien n’aurait dû nous rapprocher , et pourtant , un simple regard avait suffi à nous embraser l’un et l’autre. Je sais combien ces amours peuvent se révéler désastreuses. Elles ont toujours un sens même s’ils elles conduisent aux tragédies.
Le lendemain je revins sur la route au même endroit, à la même heure sachant qu’il y serait. En effet il m’attendait. Je lui adressai quelques mots, des questions banales. J’appris qui était venu de très loin chercher du travail et qu’il avait été engagé en notre absence. Je revins presque chaque jour. Un soir tandis que je devais rentrer, il me prit la main pour me retenir. Je finis dans ses bras, il m’embrassa et tout fut dit. Il me fit découvrir la sensualité et un puissant lien physique nous unit bientôt.
Notre amour n’avait pourtant aucun toit pour l’abriter. Alors notre palais fut la forêt et notre lit le sol dur. Il me fallut revenir sur terre et nous séparer. Je repartis avec ma famille à Madrid et vécus dans l’attente de nos retrouvailles. Petit à petit je me mis à rallonger les courts séjours que mon mari et moi faisions ici. Il accepta sans rien soupçonner. De plus en plus les séparations d’avec Luis me devinrent intolérables. Nous étions devenus insatiables d’amour et ne pouvions même pas nous écrire. Cependant ici même au château je lui écrivais le jour avant de le voir et la nuit au retour de nos rencontres. En contrepartie il m’amenait des cadeaux, des fleurs, des fruits souvent des babioles. Il alla même jusqu’à me rapporter des boucles d’oreilles en argent. Elles me parurent bien plus précieuses que les joyaux historiques dont mon mari m’avait fait cadeau lors de notre mariage. Mon entourage, pourtant eu trouvé étrange que je me pare de ces modestes bijoux et j’en fus réduite à les porter en cachette ou lors de nos rencontres. […]

Du jour où Luis entra dans ma vie, je fus la première à changer et comme mon entourage était mon reflet, lui aussi changea. L’indifférence s’insinua dans mon amour pour mes enfants et une distance grandissante me sépara de mon mari.
Un hiver où je séjournais à Madrid la séparation d’avec Luis me devint si insupportable que je demandai à mon mari de me retirer plusieurs semaines à Zaraus. Je lui expliquai que j’avais besoin d’une retraite spirituelle. Mon mari s’étonna de cette piété soudaine. Je vis le soupçon poindre dans ces yeux car pas un instant il ne crut à cette explication. Mon mari se chargea de trouver un religieux pour m’accompagner dans cette retraite. Le religieux déniché nous nous mime en route. Le prêtre ne disait rien mais il avait déjà remarqué que je n’étais pas pieuse car je déclinais ses invitations à reciter quelques rosaires.
Nous arrivâmes un soir après de longs jours de voyage. J’espérais que Luis aurait été averti par le remue-ménage que causait ma venue. J’eus la patience d’attendre la fin du repas. Je pus enfin me retirer. Ce fut pour me voiler le visage d’une mante et me faufiler hors de la maison. Je gagnais la campagne et courus vers notre lieu de rendez-vous. Luis m’attendait sous un arbre.
Je réussis avant que l’aube ne parût à réintégrer la maison aussi facilement que j’en étais sortie. Il fallut bien que je donne quelques gages au prêtre. Je le priai d’organiser des rosaires et épuisée par la nuit que je venais de passer, je faisais des efforts désespérés pour ne pas m’endormir. Une nuit je fus surprise alors que je sortais. Une des femmes de chambre m’aperçut simplement vêtue le visage couvert d’une mantille. Je patientais une heure avant de ressortir. Luis était là.
Je passai une dernière nuit avec Luis. Je savais que nous ne nous reverrions pas avant le printemps.
Le lendemain de mon arrivée à Madrid mon mari me convoqua. Sans un mot il me tendit plusieurs lettres que j’avais écrit à Luis. Pendant tout le séjour le prêtre dépêché par ses soins n’avait fait que m’espionner. Il avait fait fouiller les effets de Luis, et parmi les liasses de lettres que je lui avais adressées, il avait volé les plus brulantes.
La surprise, l’horreur me réduisirent au silence. Lentement je me retournais, sorti de la pièce et montai dans ma chambre. Pendant trois jours il m’y laissa me morfondre. […] Le quatrième jour, mon mari vint me trouver et m’annonça qu’une place m’attendait au couvent que depuis des siècles sa famille protégeait. Je savais qu’il eut été inutile de m’insurger. Personne n’accourrait me défendre. On ne me connaissait pas une foi profonde mais les biens pensants seraient persuadés que Dieu m’avait appelée et que je lui avais répondu. Je sollicitai qu’on m’épargnât les adieux surtout à mes enfants.

 

[…]

Je franchis le seuil du couvent et le pesant vantail bardé de fer se referma sur moi. Je ne pris pas le voile. Je ne pris pas le voile. Comme beaucoup d’hommes et de femmes de mon époque, qui renonçaient au monde sans pour cela entrer dans les ordres, je menais la vie conventionnelle mais beaucoup plus librement que les nonnes. Je ne portais pas l’uniforme du couvent et fut simplement requise d’adopter une tenue modeste.
Le nom, l’image de Luis m’accompagnaient nuit et jour. Il eut été inutile d’essayer de communiquer avec lui aussi je ne sus jamais ce qu’il advint de lui.
De l’intérieur je me calcinais, de l’extérieur je me desséchais. Je continuais à vivre encore sans volonté, sans désir mis plusieurs années à mourir. Un mal bénin suffit à m’emporter en quelques jours.
Mon mari resta seul au monde, peut être avec Luis à connaitre la véritable raison de mon entrée au couvent.
Je ne hante pas le couvent où je suis morte mais bien ce palais de Narros où mon bonheur et mon malheur se sont faits et défaits. […] Je suis heureuse de me manifester dans cette demeure bâtie sur un lieu béni. Elle continue d’être un endroit bénéfique et ceux qui y séjournent boivent à une source de jouvence, revitalise les hommes de bien et retient prisonnier celui qui tombe sous son charme car lorsqu’il en comprend le sens il ne veut plus en partir.
Bien que je hante cette maison avec discrétion, il m’a plu de me manifester à la Reine Isabelle lorsqu’elle dormait ici dans cette chambre où moi-même j’avais vécu. Lorsque mon apparition l’eut réveillée, je n’essuyai d’elle qu’un tissu d’injures. Elle voulait dormir et se moquait bien des fantômes. Son courage ne fut pas sans me plaire. J’ai tellement aimé cette maison que je m’en voudrais d’effrayer ses descendants.
A tous ceux qui m’entendent je leur demande de prier pour Luis. Ou est-il ? Se trouve t’il condamné au même état que moi où est-il déjà entré dans la lumière ?

Je l’ignore mais je sais qu’un jour je le reverrai.