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Une affaire ténébreuse ( dernière partie)

Je retrouvais le marquis et la marquise dans un salon 18ème siècle du rez-de-chaussée, gais et accueillants, où s’alignaient de fort beaux portraits de famille. Je me précipitais sur le porto et les bâtonnets au fromage qu’ils m’offrirent. Au moins, le fantôme n’avait pas réussi à marquer des cendres de la tristesse cet homme et cette femme car on ne pouvait imaginer couple plus accueillant, plus énergique, plus actif, plongé jusqu’au cou dans tous les aspects de la vie de la région. Et pourtant, il y a longtemps, ce marquis bien implanté dans notre temps a été effleuré par le fantôme :
« Pendant les années de guerre, lorsque j’étais tout petit garçon, j’habitais la chambre qui est exactement au-dessus de ce salon. Je me rappelle une nuit avoir senti une forme, une longue forme blanche de femme jeune et belle qui errait autour de la tour en poussant des sortes de soupirs. J’étais dans mon lit, je ne rêvais pas, j’étais réveillé et je sentais cela. Le lendemain, ma foi, je n’en ai pas parlé car je ne voulais pas passer pour un imbécile auprès des grandes personnes. Et puis, au début des années 50, dix ou quinze ans plus tard, j’eus la même vision, dans la même chambre. Alors, j’en parlais à une vieille tante qui habitait ici, la belle-sœur de mon grand-père. Je lui racontais ce que j’avais vu, j’avais senti. Du tac-au-tac, elle me répondit : « Mais c’est le fantôme de Madame de Monceaux ». Elle dit cela si naturellement que, de toute évidence, on parlait du fantôme dans la famille. Elle alla dans la bibliothèque chercher le livre qui racontait son histoire et me la lut ».

C’est ce même vieux volume fleurant bon le temps jadis que le marquis ouvre pour me lire à son tour l’histoire de Madame de Monceaux. C’était en 1559 que Magdeleine de Monceaux épousait Guillaume de Ronsard, cousin du plus illustre poète de la Renaissance. Une dizaine d’années plus tard, celui-ci meurt laissant l’entière jouissance de sa fortune à sa femme. Cela ne fait pas le compte de ses cadets, Nicolas et Gabriel, qui attendaient cette manne et qui la voient passer sous leur nez. « Si c’est comme ça on se débarrassera de la veuve ».

Nous sommes en 1573, au beau milieu des guerres de religion qui transforment les plus élégants seigneurs, les plus beaux esprits, les personnages les plus cultivés et raffinés en fauves inhumains de férocité. Les frères Ronsard mettent dans le complot le cousin Jean-Baptiste et, surtout, ils gagnent contre espèces sonnantes et trébuchantes le sieur Doré, le fermier de Magdeleine de Monceaux. C’est ce dernier qui leur apprendra que celle-ci se trouvera chez elle peu avant la mi-mai. Les conjurés s’arrêtent à la date du jeudi 14 mai. Pour donner le change, ce jour-là, Nicolas de Ronsard, le chef du complot, se rend au Mans pour assister au baptême et parrainer le fils d’un conseiller de ses amis. Là-bas, la fête bat son plein alors qu’autour du château s’assemblent silencieusement les complices. Il est minuit lorsqu’ils font irruption dans la demeure. Informés par le sieur Doré, ils savent où ils doivent aller et ce qu’ils ont à faire. Il ne doit pas y avoir de témoins, aussi commencent-ils par tuer proprement deux ou trois femmes de chambre, un ou deux domestiques qui constituent cette nuit-là toute la protection de Magdeleine de Monceaux. Ils veulent d’abord lui faire avouer où elle a caché l’or et les bijoux que, selon le sieur Doré, elle a récemment engrangé au château. Pressée et probablement blessée et torturée, elle leur révèle la cachette. Elle signa ainsi son arrêt de mort. Elle tente d’échapper, ils tirent à plusieurs reprises sur elle avec les tromblons de l’époque dont ils sont munis. Elle vit encore et ils doivent l’achever à l’arme blanche. Sans s’attarder, ils emportent le magot et reviennent à tire d’aile chez eux. A six heures du matin, ils sont de retour et tirent le pont-levis pour signifier qu’ils ne sont pas sortis de la nuit.
Au frère aîné, à Nicolas de Ronsard, resté au Mans, au frère de Magdeleine de Monceaux, ils écrivent de longues lettres gémissantes et larmoyantes pour leur annoncer la terrible nouvelle dont on vient de les informer. Les frères de la victime se précipitent et ne peuvent que constater le meurtre. D’indices, de preuves, aucune. La maréchaussée de Vendôme, appelée sur les lieux, ne trouve pas le plus petit bout de piste. Après avoir piétiné, elle déclare forfait.
Les assassins croient pouvoir jouir en paix du produit de leur forfait lorsque leur complice, le sieur Doré, tombe malade. Se croyant à l’article, obsédé par le remords, il se confesse et avoue le crime. La rumeur en parvient aux oreilles de Nicolas de Ronsard. Il n’hésite pas, il force le sieur Doré, miraculeusement rétabli peut-être par sa confession, à changer de nom, de domicile et pour lui clore le bec tout en le surveillant, il lui trouve un emploi fort bien rémunéré chez un ami au Mans. Mais les frères de Magdeleine de Monceaux, eux aussi, ont entendu la rumeur. Ils retrouvent la piste du sieur Doré, l’enlèvent de chez lui, l’emmènent à Paris et le font enfermer à la prison du Chatelet. Le sieur Doré est interrogé par le lieutenant criminel, peut-être même subit-il la question. Bref, il raconte tout et donne les noms de tous les coupables. Des mandats sont lancés contre eux mais les frères Ronsard et le cousin Jean-Baptiste n’ont pas attendu, ils se sont littéralement évanouis dans la nature. Il y a pourtant procès et sentences. Les trois Ronsard sont condamnés à être roués vifs en place du Martroy d’Orléans. La belle affaire ! Puisqu’ils sont toujours en fuite. Qu’à cela ne tienne, répond la justice, on rouera en place d’Orléans leur effigie. Par contre, René Doré et un complice mineur, et ce n’est pas en effigie qu’on le pend mais en chair et en os. Sa tête coupée et plantée sur une pique sera exposée à la porte principale de la ville de Vendôme.
En expiation du forfait abominable, le château des Roches où les complices l’ont conçu et préparé devra être rasé et sur ses ruines sera élevée aux frais des assassins une chapelle. Tous trois étaient officiers du roi, très bien en cour, et on possède la preuve qu’un au moins des trois Ronsard condamnés était réapparu vingt ans plus tard au vu et au su de tous sans que nul ne songeât à l’inquiéter…
Ce récit par plusieurs points me désarçonna. Magdeleine de Monceaux avait vécu à la fin de la Renaissance alors que je l’avais visionnée dans une robe 17ème siècle et qu’elle m’avait affirmé ressembler à Mademoiselle de Blois, petite-fille de Louis XIV. Ses assassins n’avaient pas été châtiés, comme elle l’avait dit, mais qui donc étaient ces innocents exécutés à leur place ? Certainement pas le sieur Doré. Elle avait longuement décrit les poignards qui l’avaient blessée mais pas un mot des balles qui l’avaient percée, dont le procès portait témoignage. De plus en pus, je me demandais si je n’avais pas été la victime d’une illusion ou, pire, de mon imagination. Le doute sur mes possibilités grandissait avec mon malaise. De plus en plus, je voulais fuir cette maison pourtant si hospitalière et si peu hantée. Je refusais les chaleureuses invitations de ses propriétaires.

Conduit par la marquise, Justin disparut dans le parc photographier les extérieurs du château. Je trépignais tout en écoutant le marquis : « Vous qui vous intéressez aux châteaux hantés, vous devriez bien aller à la Denisière » – « La Denisière ? »
– « C’était la propriété personnelle de Madame de Monceaux, d’ailleurs elle en portait le titre. Sa mère le lui avait donné, à preuve que celle-ci se méfiait de la famille de son gendre et qu’elle avait voulu assurer l’avenir financier de sa fille. Ce petit château change constamment de propriétaires, pas un ne peut ou ne veut le garder longtemps… ».

Je n’avais aucune envie de continuer à m’occuper de Magdeleine de Monceaux. Le marquis dut sentir ma réticence car il enchaîne : « C’est pourtant à la Denisière qu’elle a été assassinée ». Alors que le fantôme m’avait affirmé avoir été tué ici même, à Beaumont la Ronce. Cette révélation acheva de me désorienter. J’avais surtout besoin de ne plus m’occuper de fantômes, de ne plus penser à mon enquête. Nous prîmes congé rapidement et je conduisis le plus vite possible, heureux d’échapper à mon malaise.

La gastronomie provinciale, incomparable chef-d’œuvre de la France, si bien représentée en l’Hôtel de France de Chartres sur Loir me calma un peu. Par curiosité, j’inspectais la carte et je découvris que la Denisière se trouvait à une vingtaine de kilomètres. « Allons-y faire un tour, c’est tellement près ».

Un chemin communal se détachait de la départementale qui longeait le Loir. Il conduisait à un bourg. Quelques maisons seulement. Sur une hauteur se dressait un castel hermétiquement clos, entouré d’un jardin bien tenu. Le « chien méchant » annoncé nous arrêta de faire le mur. Je marchais sur la route qui longeait le mur. Le fantôme était là, je le sentais très fort, qui voulait parler. Je mettais le magnétophone en marche lorsque je me mis à frissonner. Le temps avait si vite changé que je n’avais pas eu le loisir de m’en apercevoir. La douceur de la matinée avait fait place à un vent aigre et perçant.

« Pourquoi êtes-vous venu ? Que voulez-vous apprendre de plus ? Je vous ai menti, j’ai menti à tout le monde. De mon vivant, je mentais et même après ce que vous appelez la mort, je mens. Ce n’est pas ici que j’ai été assassinée. Si j’ai menti, tous ont menti. Ceux qui ont été les témoins, ceux qui ont été les coupables. Sachez que, du début à la fin, toute mon histoire n’est qu’un énorme mensonge. Je n’étais pas comme je le prétendais ni comme on l’a prétendu. Vous approchez de moi et regardez, le temps change, une âpre bise souffle. Il vous faudrait des heures et des heures pour découvrir la vérité. Ne la cherchez pas, cela ne vous servirait à rien. […] Tout est entouré de mensonges et de méchancetés. Je ne veux pas vous dire la vérité. Vous avez le pouvoir de tirer la vérité mais vous avez la sagesse de ne pas le faire en mon cas. Depuis ce matin, vous éprouvez un malaise. Le mensonge, la tristesse et la méchanceté sont autour de cette histoire dont je suis l’héroïne. La seule chose que je peux vous dire, c’est que si j’ai eu un sort tellement épouvantable, c’est que quelque part je l’ai attiré, ce n’est pas mon or qui l’a attiré sur moi.
Vous avez été troublé par la question du lieu de mon assassinat. Je vous ai donné à croire que c’était dans l’autre lieu. Le marquis vous a dit que c’était ici et vous a engagé à y venir. Vous me demandez pourquoi tant de mensonges, pourquoi une telle occultation de la vérité. Parce qu’il y avait de sombres forces engagées. Oui, vous l’avez deviné, il y a la magie. Toute mon histoire baigne dans la magie la plus noire. Aussi, je vous le dis : ne vous y penchez pas. Arrêtez-vous et partez ».

Je n’eus garde de résister. A nouveau, nous prîmes la fuite alors que la neige se mettait à tomber. Même au loin, j’évitais de chercher la vérité. Je ne doutais cependant pas que Magdeleine de Monceaux avait pratiqué les « Sombres Arts ». Très probablement, elle avait attiré sur elle, en elle, de noires forces qui continuaient à l’habiter par delà la mort. D’où l’Ailleurs où elle se trouvait. Les ténèbres qui l’entouraient, le sceau de la tristesse qu’elle imprimait à ceux qui l’approchaient. D’où mon malaise et mes doutes par elle provoqués car même sa vie achevée, elle ne pouvait s’empêcher de répandre le mal.
Chasseur de fantômes, si tu humes la magie, passe ton chemin, c’est Magdeleine de Monceaux, dame de la Denisière qui te le dit.


par  Prince Michael of Greece

2 commentaires pour “Une affaire ténébreuse ( dernière partie)


  1. Claire Meilhon

    Quelle histoire incroyable qui met mal à l’aise. J’avais hâte de lire la suite mais il y a trop de noirceur, à oublier.


  2. June

    Eh bien ! quelle histoire !
    A ne pas lire avant d’aller se coucher…
    Ces contacts doivent être fascinants mais aussi parfois dangereux !

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