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Une affaire ténébreuse ( partie 2)

J’ai senti le nuage s’épaissir. Je pensais que j’étais atteinte d’une maladie – à l’époque il y en avait tant dont on ignorait tout. Alors, la conviction est née en moi que je mourrais jeune. Tout cela est une image, mais j’eus l’impression de me trouver au milieu de ce champ fleuri, de laisser tomber par terre les fleurs que j’avais cueillies et de rester les bras ballants. Et voilà que l’orage qui était dans mon cœur se transposait dans ce ciel jusqu’alors bleu, transparent. Les nuages noirs arrivaient à tire d’aile, ils se concentraient au-dessus de moi. Non, il ne pleuvait pas, je ne pense pas, mais les éclairs partirent. Un éclair tomba sur moi et me foudroya. Telle est la vision que j’eus peu avant mon assassinat.
Mon Dieu, comme vous êtes préoccupé et comme vous êtes peu disposé à m’écouter. Et, pourtant, j’ai besoin que vous m’entendiez ».

Elle n’avait pas tort de me reprocher de mal l’écouter mais elle se trompait et me croyait distrait par d’autres sujets. Quelque chose en moi me disait de ne pas l’écouter. Ce qu’elle racontait était intéressant mais je savais qu’il me fallait rester à distance d’elle.

« Lors de mon meurtre, mon Dieu que je me suis débattue. Ils étaient plusieurs dans la pièce. Je courais autour, ils me poursuivaient, ils me frappaient de leurs poignards. Je hurlais de douleur. J’avais peur pour mon visage, ils me poursuivaient, ils me frappaient le buste, la joue, je me rappelle, ils ont voulu atteindre j’imagine ma gorge, et ce fut ma joue qu’ils transpercèrent, ma bouche, c’est pour cela que vous avez vu cette bouche édentée. C’était une boucherie. Il ne restait plus rien de la belle jeune femme de Beaumont la Ronce tant admirée du voisinage. Ensuite, j’eus l’impression de tomber dans un trou sans fond, mais c’était très doux, ce n’était pas désagréable. Tout était doux, le mouvement, l’atmosphère, mais c’étaient les ténèbres. Ces ténèbres dont je ne suis plus jamais sortie. Je suis toujours vivante, je suis là et je veux me venger. Où sont mes assassins ? Partout je les cherche, nulle part je ne les trouve.. Gare à eux, car je les tuerai comme ils m’ont tuée, sans me donner le temps de me repentir. Je les empêcherai d’atteindre la vie éternelle comme eux-mêmes m’ont empêchée de le faire. […] Je suis venue aujourd’hui pour que vous proclamiez mon intention. Mais bien sûr que je crois en l’enfer. Je n’y suis point parce que dans ma vie je n’ai fait que le bien et, je vous répète, je ne suis pas morte, mes assassins non plus. Je sais que la mort existe, j’y ai toujours cru mais je ne l’ai pas atteinte. Je suis Ailleurs. Non, je ne suis pas sur cette terre, je suis Ailleurs, je ne sais pas où. Je cherche, j’erre.
Vous me demandez si mes assassins ont été retrouvés et punis sur cette terre. Non, on en a arrêté d’autres et ils ont été punis, ils ont été châtiés pour un crime qu’ils n’avaient pas commis. Puisque la justice de cette terre n’a pas été capable de châtier comme il se devait, c’est à moi de le faire.
Je vous répète, car votre question est répétitive, je ne suis plus sur cette terre, je suis Ailleurs.
J’ai tout vu de là où je suis, de cet Ailleurs que vous n’arrivez pas à comprendre. J’ai tout vu, les faux témoignages, l’arrestation des innocents, la façon dot la justice a été trafiquée, la façon dont tout le monde a menti, dont le juge extorquait presque les aveux de ces innocents. J’ai vu la façon dont mes assassins manipulaient ce faux procès. Mon mari m’adorait, mais que pouvait-il faire ? La justice s’était prononcée, il s’est incliné. Oui, il a eu des soupçons mais les soupçons ne suffisaient pas.
Mon meurtre fut parfaitement organisé. Curieusement, les gens savaient et ne savaient pas. Oui, mon meurtre fit un grand bruit. Tout le monde s’en occupa, tout le monde en parla, puis étrangement tout le monde se tut. J’ai entendu d’abord le bourdonnement de toute une province qui parlait de mon meurtre, puis, soudain, cet étrange silence. Alors j’ai compris que derrière mes assassins il y avait une immense puissance et qu’ils étaient protégés. Cette puissance n’avait rien à faire avec mon meurtre mais elle protégeait mes assassins. Faut-il vous la nommer ? Le respect coud encore mes lèvres et puis cette puissance ne savait pas. Elle a pourtant un nom qui retentit à chaque page de l’Histoire, cette puissance.

A l’origine, je n’habitais pas cette maison, non. J’y suis venue plus tard. Elle était beaucoup plus petite qu’elle n’est maintenant mais elle était charmante, elle me suffisait. La contrée était ravissante. Le village alors était minuscule, à peine quelques masures et au milieu cette tour immense où vous vous trouvez.

A l’époque où on a construit cette tour, l’escalier était la marque je dirais de la fortune, du pouvoir. Plus il était large, mieux il était construit et plus le seigneur était puissant et riche. Donc l’ancêtre a fabriqué cette espèce de folie, ce large escalier, magnifiquement construit, le plus haut de toute la province, qui ne mène nulle part sinon vers le ciel.
Depuis que j’ai été tuée ici, j’ai laissé derrière moi un sillon indélébile. Génération après génération, les propriétaires de cette maison ont pleuré, oh pour des raisons qui n’avaient rien à faire avec moi, des morts trop jeunes, des morts tragiques, des maladies, des accidents.
Et même vous, ce matin, je vois sur vous comme la marque d’une tristesse que vous n’aviez pas hier et que vous n’aurez pas demain. Ce n’est pas que je veuille imprimer ce sceau sur chacun. C’est tout à fait hors de ma volonté. Sur chacun qui habite ici ou qui entre ici, je dépose sur son front la marque de la tristesse.
Vous me demandez ce que je veux, ce que vous pouvez faire pour moi. Aidez-moi à trouver mes assassins, aidez-moi à me venger.
Je vois que vous allez partir. Jamais vous ne reviendrez ici. Probablement, la légère marque que vous avez au front s’effacera très vite. Tant mieux pour vous. Mais pensez de temps à autre à celle que vous avez brièvement rencontrée. C’était une femme jeune, belle, heureuse, promise au bonheur qui, maintenant, erre dans les ténèbres à la recherche de ses assassins, afin qu’enfin la justice divine châtie là où la justice humaine s’est laissé corrompre.

Elle avait raison de voir que je ne voulais pas m’attarder. J’éprouvais un malaise grandissant et je ne songeais qu’à déguerpir. Je pense qu’elle aurait encore parlé mais je ne voulais à aucun prix l’entendre. En descendant l’escalier de la tour, je ressassais étage après étage tout ce qui ne collait pas dans ce qu’elle m’avait dit. Qu’était cet Ailleurs où elle se trouvait, ces ténèbres qui l’entouraient ? Elle se croyait toujours vivante, de même elle était persuadée que ses assassins l’étaient. Elle aspirait, sa mission terminée, au repos. Quel repos ? Pas un mot de la lumière à laquelle tous les fantômes aspirent. Enfin, même pour ceux, comme Lady Castletown, qui n’ont pas encore commencé à travailler pour rejoindre la lumière, aucun ne m’a manifesté de sinistres intentions comme celle de marquer tous les visiteurs du sceau de la tristesse. Tous ces points différaient étrangement de ce que les autres fantômes affirmaient ou ressentaient. Avais-je mal capté ? M’étais-je fourvoyé ? Pourtant, je l’avais sentie bien présente, tellement présente que j’avais fui.


par  Prince Michael of Greece