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COUSINE TALYA

Un jour, quelqu’un, je ne peux me rappeler qui, me parla d’une lointaine cousine à moi, d’une Romanov, qui aurait vécu toute sa vie à Moscou et qui y vivrait encore. Je répondis que c’était parfaitement impossible, qu’aucun Romanov n’aurait pu vivre en Union Soviétique du temps des Soviets et, encore pire, du temps de Staline. Et pourtant, insista la personne.

Du coup, j’allais de nouveau consulter le sage de la famille impériale, l’aîné des Romanov et le plus grand connaisseur en la matière, mon cousin Nicolas de Russie. Il avait effectivement entendu parler de cette cousine et elle était apparue à Saint-Pétersbourg lors de la translation des cendres de Nicolas II à la Forteresse Pierre et Paul. Bien des membres de la famille doutaient de son authenticité. Nicolas, lui, croyait qu’elle était authentique. Mais qui était-elle ? « Ce serait la petite-fille de ton scandaleux grand-oncle le grand-duc Nicolas Constantinovitch ».

Je décidais, avant d’écrire la biographie de ce dernier, d’aller rencontrer Talya. Et nous voilà partis dans l’interminable et très large boulevard Koutouzov qui lie la capitale aux banlieues. Nous arrivons dans un terrain vague hérissé d’immeubles lépreux. Nous approchons de l’adresse indiquée. A la porte de l’immeuble, quantité de babouchkas et d’enfants entourent une femme très grande, encore très belle, très élégante avec son chemisier de soie bleue et sa jupe de soie noire. Je ne sais pas qui elle est, me dis-je, mais avec une telle classe, elle est digne de faire partie de la famille impériale.

Cousine Talya, car c’était elle, m’emmène au cinquième étage dans son minuscule appartement. Elle ne parle que le russe mais mon ami Andrei sert de traducteur. Au début, elle se montre méfiante, elle me répète que je suis le premier de sa parenté à lui rendre jamais visite. Elle n’est pas convaincue que je croie en son authenticité. Je la rassure. Maintenant, il faut que je désarme une autre méfiance chez elle. Elle a peur que je n’écrive des horreurs sur son grand-père, le grand-duc Nicolas. Je lui rétorque que je suis venu chercher chez elle la vérité et que je n’ai aucun préjugé. Alors, de me raconter que, pendant la Révolution, Nicolas a pu retourner pour la première fois depuis son exil à Saint-Pétersbourg devenu Leningrad, et ce fut justement lors de sa naissance à elle, Talya, fille de son fils qu’il eut le temps de baptiser avant de repartir pour Tachkent et d’y mourir.

Ce fut elle qui me mit sur la piste de la vérité concernant son grand-père, ce fut elle la base de ma biographie sur lui. Mais comment avait-elle survécu sous Staline ? Parce qu’elle avait changé de nom.

Sa mère, pour la protéger, lui avait donné le nom de son second mari, Andropov, Natalya Andropov. Probablement le KGB connaissait-il son identité mais ils la laissèrent tranquille. Et de me raconter sa vie. Elle me montra des photos, un portrait d’elle où elle était superbe, elle l’était encore. Elle était devenue artiste de cirque, c’est-à-dire qu’à motocyclette elle montait sur une paroi verticale et faisait le tour de la piste ainsi. Elle avait eu un immense succès. Elle me parla longuement du siège de Moscou lorsque les autorités l’avaient envoyée avec d’autres artistes distraire les troupes qui soutenaient le siège dressé par les nazis. C’était la belle époque, disait-elle, nous nous sommes tellement amusés avec les autres artistes, mes amis. Elle restait floue sur sa vie privée et je n’insistais pas. Elle me parla longuement de sa vie sous Staline. Il y avait tout un quartier à Moscou qui était resté dans la plus authentique bohême, les artistes, les gens sans métier se retrouvaient, on buvait beaucoup, on chantait, on s’amusait, on aimait. Talya était une personnalité formidable. Sans cesse des enfants entraient dans l’appartement auxquels elle donnait un bonbon ou des directives. Elle commandait visiblement tout son monde. Princesse de la famille impériale, complètement isolée et solitaire dans son minuscule appartement et, pourtant, plus princesse qu’aucune autre.

Nous nous promîmes de nous revoir. Un mois après, traversant la rue, elle était renversée par une motocyclette et mourait. Elle n’avait eu le temps que de me rencontrer et ainsi indirectement d’assumer sa place dans la famille impériale.



17 commentaires pour “COUSINE TALYA


  1. Adele Chatfield-Taylor

    This is an amazing story. Thank you — and for all your stories. They always fascinate. Sending much love to you and Marina, Adele (and John Guare)


  2. Dolla

    How interesting ,sad ..and happy !
    Both of you must have felt lucky that you had that last chance to meet …


  3. Claire Meilhon

    Bonjour,

    Je suis toujours étonnée par les destins humains. Pourquoi elle, lui, pourquoi cette vie ? Pourquoi ces différences au sein d’une fratrie ? D’une famille ? Chaque être a un destin à vivre, son destin. C’est parfois heureux, c’est souvent injuste.

    CM


  4. Dominique

    It is a beautiful story but sad at the end. Thank your for sharing this remarkable Lady.


  5. Jan

    What an incredibly beautiful story this is,very moving indeed.So glad Your dear cousin met You.Always intrigued by the often sad or funny but always captivating bits of precious history You share with us.


  6. Carlo

    The story of your distant cousin Talya is very interesting, Your Royal Highness.
    I read several of your books, including Mémoires Insolites, and I enjoyed very much….I love anecdotes and biographies. Bravo!!!!

    Cordialement,

    Carlo V Ginatta




  7. Ghislaine

    Une histoire très intéressante, mais aussi très touchante . Évidemment une femme remarquable.


  8. Patricia

    Me encanta todo sobre su familia, adoro estas historias. Le agradezco que las haga públicas. Saludos. PD en Uruguay vivió la princesa catalina Romanov, hija de Ioan y la princesa de Montenegro






  9. Ivan

    She was absolutely wonderful women with courage and dignity. I remember her very well. Thank you for the article.


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