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ESPAGNE : MA RELIGION

À Malaga, je m’enthousiasmais pour la Semaine Sainte. Sur ces immenses tronos qu’on processionnait chaque soir scintillants de lumières, couverts de fleurs ou sous un dais d’argent et d’or, trônaient les vierges au visage pathétique mais couvertes de diamants, ces Christ ensanglantés mais couverts de brocards somptueux, ces pénitents aux chapeaux pointus et aux longues capes de couleurs vives, ces flagellants que j’ai encore vus se fouettant, au dos ensanglanté, tout cela me fascinait.

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À Malaga, on me fit membre d’une confrérie, celle de la Vierge du Rosaire venue d’un quartier très humble de la ville et très pauvre. Elle n’avait ni bijoux ni ornements. Je préférais faire mes dévotions à la vierge de las Angustias. Sa statue était transpercée d’un poignard d’argent qui épinglait sur son sein une rose rouge. Celle-ci, à l’origine, était blanche mais pendant la guerre civile un communiste avait poignardé la vierge à travers la fleur et aussitôt celle-ci avait pris la couleur du sang. Bref, nous étions en plein paganisme et je me sentais merveilleusement bien.

Le soir, ma mère m’emmenait visiter la Petite Mère. C’était la supérieure de l’hôpital Noblé. Elle et ses nonnes étaient des sœurs de Saint Vincent de Paul et portaient la vaste coiffe blanche. Pendant que ma mère visitait avec la Petite Mère les malades et leur amenait réconfort et cadeaux, les autres bonnes sœurs m’emmenaient dans la dispensa, l’office, me gavaient d’oignons confits qui étaient mon péché mignon puis m’apprenaient les malaguenas et sevillanas, en dansant devant moi cornettes au vent.

Elle m’emmenait aussi dans ses expéditions caritatives avec le docteur Linares. Ce médecin s’occupait des pauvres. Ma mère et lui s’entendaient à merveille dans ce domaine que je découvrais, celui de la charité, chrétienne ou pas. Nous allions dans les banlieues de Malaga et, là aussi, elle et lui amenaient réconfort et soutien.

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Son fils devait me contacter soixante ans plus tard, il y a quelques années et de me raconter cette anecdote que j’ignorais. Un jour d’hiver, le docteur Linares avait rencontré ma mère dans la rue. Malgré le froid, elle portait une simple jaquette. « Princesse, vous n’avez donc pas froid ? » Ma mère nia, elle ne sentait pas le froid. Le docteur Linares, perplexe et étonné, regarda autour de lui et vit une vieille en haillons qui s’éloignait. Elle avait sur les épaules un manteau d’astrakan. Alors, le docteur Linares comprit. Je devais avoir alors quatre, cinq ans, je me rappelle parfaitement bien de ce manteau d’astrakan noir de ma mère qui aboutit sur les épaules de la pauvresse.

L’altruisme de ma mère, sa générosité, son oubli de soi, c’est la première grande leçon que je reçus.

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La fin de la guerre nous trouva à Malaga. Ma mère écrivait mélancoliquement dans son journal ce 8 mai 1945 que la guerre était terminée mais les deuils commençaient. Que de ruines, que de morts, que de larmes, que de sang.

 

 

 

Photographs by Justin Creedy Smith


par  Prince Michael of Greece

7 commentaires pour “ESPAGNE : MA RELIGION





  1. Alexandra of Greece

    Papa, this was a beautiful story and I also found it very touching – thank you!
    your devoted eldest daughter


  2. Marcela Moreno Sepúlveda

    Dear Prince Michael: I thought that you were Orthodox! I am Orthodox.
    Thanks for your thoughts, books and knowledge.

    Marcela

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