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Initiation

C’était il y a quinze ou vingt ans. Nous avons pris la route du désert du Caire à Alexandrie puis obliqué à gauche, le long de la mer, jusqu’à Marsa Matrum, le port utilisé par la reine Cléopâtre comme par le maréchal Rommel pendant la seconde guerre mondiale. De là, sur 300 kilomètres la route coupe droit à travers le désert jusqu’à l’oasis de Siwa. Elle s’annonce par des falaises blanches, des étendues argentées d’eau fortement salée et par des forêts de palmiers. C’est là où était venu Alexandre le Grand.

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Alexandre s’enfonça droit dans le désert, un désert mortel où, deux siècles auparavant, l’armée du grand roi perse Cambyse, composée de 50000 hommes, avait disparu corps et bien en tentant de rejoindre l’oasis de Siwa. L’objectif d’Alexandre était précisément cet oasis de Siwa car, là, au milieu des palmiers, se dressait le temple de l’oracle de Zeus Ammon. Un culte qui était particulièrement cher à la mère d’Alexandre, Olympias. N’avait-elle pas déclaré que son fils n’était pas l’enfant de Philippe mais celui d’un dieu, de Zeus Ammon ?

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Ce voyage à travers le désert revêt un caractère spirituel, intime et presque de l’ordre du surnaturel, mais, et comme souvent avec Alexandre, une autre raison est beaucoup plus pragmatique. En Égypte, abondent des temples immenses dotés de clergés puissants, qui, malgré les invasions multiples gardent leur prestige, leur pouvoir… et leur fortune. Calculateur, Alexandre se dit qu’il n’a pas beaucoup de chance de convaincre ces clergés-là, têtus et bornés, orgueilleux et arrogants et surtout richissimes, de jouer son jeu. Par contre, un lieu de pèlerinage comme Siwa, célèbre pour ses oracles, mais tout de même secondaire, connu et même très connu mais dont le clergé n’a pas la puissance ni la richesse des autres, c’est tout ce qu’il lui faut.

Il sait qu’il ne convaincra jamais les prêtres de Karnak, par exemple, tandis que s’il couvre d’or et de flatteries les religieux de Siwa, ceux-ci, encensés de bonheur, proclameront tout de suite ce qu’il est venu entendre, à savoir qu’il est le véritable fils du dieu Ammon. Alexandre sait très bien que les prêtres de Siwa sont des fripons et des comédiens. Il suffit de leur verser quelque obole pour se faire introniser et se faire reconnaître comme fils d’Ammon. Ainsi, grâce à eux, il devient l’héritier des pharaons, des empereurs. Il marche donc vers Siwa dans un but politique, mais, au fond de lui, Alexandre part peut être aussi réellement à la rencontre de son véritable père.

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Siwa n’est pas un lieu choisi au hasard pour accueillir le temple de l’oracle d’Ammon. Bien avant les temps historiques, bien avant la naissance du culte d’Ammon, dans une époque fabuleusement reculée, l’oasis a déjà été reconnu comme étant un endroit sacré, un endroit abritant une énergie formidable. Après l’avènement de l’Égypte antique des pharaons et des grands prêtres, ce lieu sacré le devient naturellement pour les cultes en vigueur, dont celui d’Ammon, antérieur de plusieurs siècles à l’arrivée d’Alexandre.

À cette époque, le lieu est dirigé par des prêtres marrons. À l’image de nombreux autres sanctuaires, plus ils sont corrompus, plus les prêtres accumulent de pompes. Ce ne sont que rites compliqués, costumes rutilants, nuages d’herbes parfumées, bas-reliefs peinturlurés sur les murs. Tout cela destiné uniquement à impressionner les naïfs. Le temple, lui-même, n’est pas grand, il est plutôt exigu pour un temple d’Égypte antique, mais il est riche. De toutes les parties du monde, les pèlerins viennent demander des faveurs contre espèces sonnantes et trébuchantes. Les prêtres savent néanmoins que leur sol abrite une énergie mystérieuse.

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Alexandre s’est présenté à eux non en conquérant du monde mais comme le plus humble des pèlerins. Il est entré seul dans le temple et fait face aux prêtres, il n’est pas sans avoir quelques craintes. Sans cesse, on redoute des attentats contre lui, on soupçonne tout le monde, même les prêtres. Ils peuvent s’être laissé acheter et profiter de ce moment pour tenter d’assassiner Alexandre. Aussi ce dernier a-t-il pris ses précautions. Il n’a pas d’armes mais il a repéré les lieux. Il se tient à distance des prêtres, prêt à réagir au premier geste un peu suspect de ceux-ci. Probablement y a-t-il des corridors par lesquels il comptait s’enfuir si besoin était. Pendant ce temps se déroulent les rites de plus en plus élaborés qui ne l’émeuvent absolument pas. Il sait qu’il s’agit d’une comédie et il est tout sauf crédule.

Cependant, au fur et à mesure que ces pompes d’intronisation se poursuivent, Alexandre se met à capter l’atmosphère des lieux. Il sent cette énergie sortir de terre, invisible des prêtres qui continuent leurs salamalecs. Il y a aussi, dans le temple, une question de lumière – les feux, les bougies, les torches – qui joue un grand rôle dans leurs rites. Tout est calculé dans un jeu d’ombre et de lumière. Alexandre, lui, continue à absorber cette énergie qui semble émaner du sol et, soudain, il sait qu’il est protégé et qu’aucun danger ne le menace. Alors, il s’approche en confiance. Il n’y a pas un Macédonien avec lui, il est seul face à une quarantaine de prêtres qui s’agitent en tous sens. Il se retrouve au milieu d’eux et il sait que rien ne lui arrivera. La véritable initiation, c’est ce phénomène, ce ne sont pas les rites des prêtres qui lui répètent qu’il est le béni d’Ammon, c’est cette énergie qui l’imprègne, le saisit, lui parle. Alors la conviction se fait plus nette encore : l’énergie de lumière, cette l’énergie blanche qui entre en lui —  ce qu’il souhaitait en venant à Siwa — est celle qui pourra lui permettre, peut-être, de combattre et de vaincre l’ombre qui l’habite.

L’initiation officielle qui sera pompeusement trompetée à travers le monde, avec pas mal d’enrichissements dans le récit d’ailleurs, est très secondaire au regard de ce qu’a semblé vivre Alexandre à Siwa.

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Après cette cérémonie théâtrale et politique, et pourtant intimement bouleversante pour lui, Alexandre demeure dans cet état de conscience particulier, comme entre deux mondes. Il se trouve dans une pièce aux murs en pierre, est-ce dans le temple, est-ce une chapelle hors du temple ? Il n’y a aucune décoration, aucune statue sur les murs, aucun bas-relief, très peu de lumière, une ou deux lampes à huile. Sur l’un des côtés, un portail donne sur un espace très sombre. Il fait sortir tout le monde, il reste seul, il porte une sorte de cape ou de manteau sans manches, sombre, peut-être noir. Des herbes parfumées posées sur des charbons envoient des fumées odoriférantes. Il vit alors la sensation d’un contact avec des forces d’un autre niveau. Au cours de ces instants, parmi les plus intenses de sa vie, il discute avec son destin. Alexandre n’est pas un homme qui reçoit des instructions de « là-haut » comme on reçoit des ordres. Il discute avec le sort sur ce qu’il a fait, sur ce qu’il va faire, sur ce qu’il doit faire, sur ce qu’il a envie de faire. La nuit vient de tomber, il fait sombre. Alexandre tantôt reste immobile, très droit, tantôt il marche de long en large. Son « interlocuteur » est là, invisible, imperceptible, immatériel. Ce dialogue au caractère extraordinaire va sceller son avenir. Ce n’est pas une simple vision, il ne s’agit pas non plus d’un moment d’intuition. Alexandre vit alors une expérience d’une transcendance indicible qui l’éclaire sur la nature de son destin.

 

Extrait de mon ouvrage « Les mystères d’Alexandre le Grand », Flammarion, septembre 2014

All photographs by Justin Creedy-Smith


par  Prince Michael of Greece

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