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La Bague de Rubis

En ce soir de mai 1946, une vedette de la marine Italienne se détache du rivage, et fendant les flots se dirige à vive allure vers le croiseur « Le Duc des Abbruzzes » ancré en pleine mer. A son bord une Dame grande est assise à côté de son mari minuscule sur la banquette arrière. La dame se retourne et voyant le rivage noir de monde venu les saluer, arrache le drapeau italien qui flotte à la poupe et l’agite en direction des spectateurs « L’Italie avant tout, l’Italie toujours quoiqu’il arrive, dans notre cœur ». Elle, c’est la Reine Hélène d’Italie. Son mari qui reste impassible, c’est le Roi Victor Emmanuel III.

Propulsé trop jeune sur le trône à la mort de son père, cet homme de petite taille avait vu son pays entrer en guerre sans qu’il puisse rien faire pour l’arrêter. Au début victorieuse, l’Italie fut bientôt battue, envahie, occupée, divisée et ternie par plusieurs années de fascisme. Alors Victor Emmanuel opéra un coup d’état spectaculaire en faisant arrêter Mussolini, s’enfuit de Rome, pactisa avec les alliés, abdiqua en faveur de son fils, le Prince de Piémont et choisit de s’exiler. […] C’est à tout cela qu’il songeait au moment de s’embarquer. Il regardait la baie de Naples qui s’étalait autour de lui, le plus beau spectacle du monde.

Quarante ans plus tôt son père l’avait nommé Prince de Naples, un titre inventé pour asseoir la dynastie des Savoie sur une Italie tout juste réunifiée ce qui n’était pas du gout des napolitains fidèles à la Dynastie Bourbons. [..]Et c’est froidement que les Napolitains avaient accueilli ce Prince qui vivait seul et modestement, logé dans un petit appartement du dernier étage, de l’immense demeure des Rois Bourbons. Il ne fréquentait que quelques camarades officiers et se rendait sur les ordres de son père aux réceptions données par les Napolitains pour tenter de faire bonne grâce et de gagner leur sympathie. Ce qui était impossible. […]

Ce soir-là, il s’était rendu au bal au Palais d’Avalos. Située sous les combles du Palais, la salle décorée en style pompéien vert pistache et blanc était pleine. La plupart du temps ce grand timide faisait tapisserie mais ce jour-là, son regard fut attiré par la femme qui venait de faire son entrée et qu’il n’avait jamais vu jusqu’alors. […] Vêtue d’une robe austère, elle portait une avalanche de bijoux, d’une somptuosité extraordinaire. La Princesse M. tenait ses bijoux de ses défunts parents immensément riches, et avait été confiée à la garde de son oncle et de sa tante à leur mort. […] Elle se tenait aux côtés d’un grand échalas communément appelé son mari.

Le Prince demanda à être présenté à la Princesse M. ce qui fut fait. Et aussitôt, ce qui n’était pas vraiment dans ses habitudes, l’héritier du trône l’invita à danser puis s’inscrivit pour deux autres valses sur son carnet de bal. Il ne quitta le bal qu’après s’être assuré que la Princesse M. était également partie. […] Séduite également par ce petit homme pas très beau, mais doté d’une extraordinaire personnalité, ils se revirent sans avoir la possibilité de le faire en privé ni de beaucoup dialoguer, mais le lien qui se créait entre eux suffisait à leur donner plus de joie qu’ils n’en avaient reçu jusqu’alors.

Là-dessus, l’héritier du trône, dû se rendre à Rome pour quelques cérémonies officielles auxquelles toute la famille royale assistait. Il ne revint à Naples que deux mois plus tard pour apprendre de ses camarades officiers, la mort brutale de la Princesse M. Elle avait été emportée par une maladie foudroyante contre laquelle les médecins n’avaient rien pu faire. Comme toujours dans un pays chaud, la Princesse M. avait été enterrée le lendemain de sa mort.

La modeste lumière qui s’était allumée dans sa vie le replongeait soudain dans l’obscurité. […] Victor-Emmanuel n’eut pas la force d’aller présenter ses condoléances au veuf , à l’oncle ou à la tante.

[…] Une nuit tandis qu’il revenait d’une soirée à laquelle il avait été convié il passa devant la Palais de la Princesse M. Il ne pensait qu’à elle depuis son retour à Naples. Il regardait la longue façade baroque du Palais, de nuit le crépi Bordeaux prenait une teinte sinistre mais la pleine lune lui rendait son ton original. Les balustrades des balcons et les terrasses prenaient tout leur relief quand il aperçut une silhouette…

Une femme penchée au balcon central du Piano Nobile. La femme dans un halo de rayons lunaires se détachait nettement du fond des volets clos du balcon, quand soudain il constata que les volets hermétiquement clos, se fermaient de l’intérieur ! Comment était possible que cette femme se trouvât sur le balcon du salon principal si les volets étaient clos ?

Alors son sang se glaça, car debout sur le balcon la tête penchée vers lui Victor-Emmanuel reconnu sa chère amie, la Princesse M. qui le regardait.  Ses traits portaient l’expression la plus triste qu’il n’ait jamais vu sur un visage tandis que son regard restait fixé sur le sien.

Ils sont restés suffisamment de temps à se regarder pour se convaincre qu’il ne s’agissait pas d’une hallucination. Elle était habillée de blanc. Elle avait des taches sombres sur la figure et les mains et portait sur son annulaire un anneau monté d’un très beau rubis qu’elle n’avait jamais porté de son vivant. […]

Lorsque le Prince confia à ses amis officiers cette rencontre et son désarroi, les deux hommes, loin de se moquer de lui parurent troublés. Un des deux officiers lui raconta que pour une raison inconnue la Princesse avait été enterrée portant au doigt ce bijou de famille qu’elle ne mettait jamais de son vivant. […] Finalement l’un des deux officiers prit son courage à deux mains pour lui avouer toute la vérité, comme si la défunte l’exigeait. La Princesse était immensément riche et avait perdu ses deux parents très jeune. Elle avait grandi sous la tutelle de son oncle et de sa tante qui pour éviter de laisser filer une telle richesse lui avaient trouvé un mari qui garantissait de ne jamais toucher à la fortune de son épouse. […] La Princesse n’avait jamais été heureuse durant sa courte vie.

Craignant de voir un jour le marié s’intéresser à leurs manigances, ils convièrent la Princesse à venir séjourner dans leur villa de Porticci. Elle revient quelques jours plus tard gravement malade et mourut dans d’atroces douleurs portant tous les symptômes d’un empoisonnement. Des taches noires étaient apparues sur son visage et ses mains.

[…] Victor Emmanuel se persuada que l’apparition de la Princesse M., au balcon avait eu une signification précise, comme si la défunte avait voulu lui demander que la vérité soit connue et la justice soit faite. Bref, alors que le couple assassin croyait les preuves de leur crime enterrés avec leur nièce, l’histoire refit surface. Le testament de la Princesse venait d’être publié dans lequel elle laissait toute sa fortune à ses « biens aimés oncle et tante », le nom de son mari n’était pas mentionné.

L’indignation publique enfla, la presse s’en mêla, la justice n’ayant plus la responsabilité de reculer, une enquête fut ordonnée. L’oncle et la tante furent mis en jugement. Malgré sa peine, le Prince Victor Emmanuel éprouva une profonde satisfaction.

Hélas, il connaissait mal Naples. Les témoins hésitèrent, se contredirent, car les napolitains craignaient tant la vengeance de ce couple puissant de la haute aristocratie qu’ils refusèrent de les incriminer. Le veuf lui-même entra dans un profond mutisme. La justice conclu l’innocence des assassins qui purent jouir de la fortune de leur nièce.

Devant un aussi monstrueux déni de justice, Victor Emmanuel se mit à détester Naples. Les années qui suivirent lui donnèrent raison.

En tout cas sa dernière pensée en quittant à jamais son pays, fut pour elle.

Naples ®SAR Prince Mickael of Greece

Extrait du livre de Michel de Grèce « Le ruban noir de Lady Beresford »

 

 


par  Prince Michael of Greece

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