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La dame au masque

L’introduction :

Mon grand père, le Roi Georges I de Grèce avait une soeur préférée, Alexandra, qui avait épousé le Prince de Galles, futur Roi Edouard VII de Grande Bretagne… d’où des liens étroits entre les familles royales, anglaises et grecques.

Edward and Alexandra

King Edward VII of England and Queen Alexandra

 

En 1910, Georges I assista à Londres aux funérailles d’Edouard VII, avec plusieurs membres de sa famille, dont son fils le Prince Christophe. Après la cérémonie, ce dernier resta en Angleterre pour tenir compagnie à sa tante, la Reine veuve Alexandra… séjour qu’il devait rapporter dans ses mémoires: « le monde et ses cours ».

– – – –

J’étais demeuré quelques jours à Londres à l’issue de la cérémonie, puis étais parti pour Sandringham séjourner un moment auprès de la reine Alexandra. J’y étais arrivé par une torride après-midi de juillet et, me sentant las, j’étais monté me reposer chez moi après le thé.

Ma chambre à coucher se trouvait dans l’une des ailes modernes du château, au-dessous de la tour de l’horloge. C’était une chambre très claire, aux murs crèmes, décorée de pimpants rideaux de cretonne. Dans l’espèce d’alcôve dû à l’emplacement de l’horloge, on avait encastré une coiffeuse surmontée d’un miroir carré. Mon lit était posé au long de la cloison d’en face. On n’eût pas cru, à première vue, qu’il fût possible d’associer le surnaturel à un cadre aussi plaisant. Je passai ma robe de chambre, m’étendis sur mon lit avec un livre que je lus jusqu’à ce que le sommeil m’eût emporté.

Ce ne fut que lorsque mon valet de chambre vint préparer les vêtements que je devais mettre pour le dîner que je m’éveillai. Je bavardai quelques minutes avec cet homme, puis repris mon livre et me remis à ma lecture.

Christopher of Greece

Portrait of Prince Christopher of Greece, by Lazlo

Soudain, l’impression que j’éprouvai que l’on me regardait, me fit me retourner. Encadré dans le miroir de la table de toilette, se dessinait un visage féminin. Il demeurait si parfaitement immobile que je pouvais, sans le moindre effort, saisir les moindres détails de son aspect. Je constatai que cette femme était jeune et fort belle, qu’elle avait des cheveux bruns bouclés et un joli menton à fossettes qui se détachait sur un décolleté en carré, et que la partie supérieure de son visage était dissimulé par un petit loup noir au travers duquel ses yeux se dardaient droit sur les miens avec une expression infiniment douloureuse. Elle semblait si réelle, tellement de chair et d’os comme moi-même, que je crus tout d’abord qu’elle était, je ne sais comment, entrée pour de bon dans la chambre, que ce n’était que sa réflexion dans la glace que j’apercevais, et je tournai la tête pour m’en assurer.

Il n’y avait personne d’autre que mon valet de chambre qui allait et venait tout affairé à préparer des serviettes et un peignoir pour porter dans la salle de bains et, à mon étonnement considérable, comme il se dirigeait vers la glace pour aller prendre quelque chose sur la coiffeuse, il passa à quelques pouces de ce visage silencieux sans paraître l’avoir aucunement remarqué.

On eût dit un cauchemar horrifique : la jolie chambre encore toute emplie du soleil de juillet, les bruits familiers et domestiques de l’eau qui coulait dans la baignoire, des tiroirs que l’on ouvre et ferme, le valet de chambre avec sa tête rubiconde et inconsciente et, en dépit de tout cela, cette présence étrange, la hantise de ces yeux dardés sur moi avec une impression d’insondable chagrin.

Je me sentais littéralement cloué sur le lit. Je tentai à maintes reprises d’appeler, mais on eût dit que ma gorge était paralysée. Le valet continuait à ne se rendre compte de rien et poursuivait placidement son ouvrage, tandis que s’écoulaient des secondes qui me semblaient des heures. Puis, aussi soudainement qu’elle était survenue, la femme disparut et le charme se rompit. Je me tournai furieux vers mon domestique :

– Ah ! ça, vous ne m’avez donc pas entendu vous appeler ? Pourquoi ne m’avez-vous pas répondu ?

Il me regarda avec une expression de parfait ahurissement.

– Veuillez m’excuser, Votre Altesse royale, mais je ne m’étais pas rendu compte que vous aviez parlé.

– N’avez-vous rien entendu ? lui demandai-je en m’efforçant de prendre un ton naturel, bien que mon cœur battît d’une façon des plus désagréables.

– Non, Votre Altesse royale.

Je m’habillai pour dîner et descendis retrouver ma sœur Marie et la princesse Victoria. En attendant les autres convives, je leur contai mon aventure. Elle manqua totalement de faire impression sur elles. Marie se moqua de moi comme une sœur sait le faire et la princesse Victoria décréta tout net que je devais être surmené et avoir besoin d’un reconstituant. Le sujet en resta là.

Maria

Maria of Greece

Victoria and Alexandra

Victoria and Alexandra

Je dormis à poings fermés la nuit qui suivit et à la clarté du matin, je commençai à me convaincre que tout cela n’avait été qu’une hallucination.

Après le déjeuner, la reine Alexandra suggéra de nous rendre en automobile à Houghton, le superbe château de lord Cholmondeley, qu’elle voulait nous faire voir. Les Cholmondeley étaient absents, mais le majordome s’offrit à nous faire visiter le château.

Hougton Hall

J’étais dans la petite chapelle, absorbé par un exquis motif de sculpture, lorsque ma sœur et la princesse Victoria arrivèrent précipitamment de la galerie de tableaux, toutes pâles d’émotion, me prirent par le bras et m’emmenèrent vers la galerie où elles s’arrêtèrent devant un portrait :

– Regarde ! Est-ce que tu la reconnais ?

Je demeurai bouche bée devant le portrait de la femme même que j’avais aperçue dans ma chambre à Sandringham la veille. Elle portait exactement la même robe que celle dans laquelle elle m’était apparue. Elle tenait à la main le petit loup avec lequel je l’avais vue, de sorte que cette fois le charmant visage m’était révélé en entier. L’artiste avait su capter quelque chose de la supplication tragique du regard.

Lady Dorothy Walpole

Lady Dorothy Walpole

La princesse Victoria se tourna vers la femme de charge qui nous accompagnait dans notre visite de la galerie de tableaux :

– Savez-vous qui c’est ? lui demanda-t-elle.

La femme hésita :

– Mon Dieu, oui, mais ici jamais on n’en parle.

Non sans une légère hésitation, elle nous conta que la dame était le fantôme de la famille et que son portrait avait longtemps été accroché dans l’une des grandes chambres d’hôte qui avait été si régulièrement hantée qu’il était devenu impossible d’y coucher, à la suite de quoi le père de l’actuel marquis l’avait fait transférer dans la galerie des tableaux. Ses visites avaient cessé après cela…

– Je crois que personne ne l’a vue depuis quelque soixante-dix ans, conclut la femme de charge.

Telle était donc l’origine de mon apparition, mais cela ne m’expliquait toujours pas pourquoi le fantôme avait quitté sa demeure pour venir m’apparaître à moi qui n’en avais jamais entendu parler, à Sandringham, éloigné de plusieurs kilomètres. J’en eus l’éclaircissement quelques semaines plus tard, ou tout au moins une explication que me fournit la dame d’honneur de ma mère, que l’affaire avait incitée à faire des recherches.

Elle avait découvert que la dame avait été, durant sa vie terrestre, l’épouse d’un ancêtre des Cholmondeley qui l’avait traitée fort incivilement. Comme on ne possédait pas de recours légal en ce temps-là, il ne lui restait que l’espoir d’une intercession auprès du roi, et elle avait longtemps cherché le moyen de s’échapper de son misérable foyer pour venir à Londres. Mais son mari avait bien pris soin qu’il lui fût impossible de recouvrer sa liberté et vers les dernières années de sa vie, il l’avait littéralement tenue sous clef. Elle finit par mourir de désespoir de n’avoir pu réaliser son désir unique.

Depuis lors, dit la légende, elle apparaît de temps à autre à quiconque dans les alentours possède un degré de parenté avec le roi, l’implorant de ses yeux mélancoliques pour que l’on intercède en sa faveur.

 

Le Prince Christophe était mon père.

Christopher I of Greece with Grand Duchess Olga Constantinovna of Russia, his mother

Prince Christopher of Greece and his mother, Queen Olga

 


par Prince Michael of Greece

3 commentaires pour “La dame au masque


  1. Laurent

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