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La Femme Sultan

Dans cet univers d’hommes au 13e siècle, une femme se distingua. Shagaret ed Dorr était une esclave turque que le sultan d’Égypte Al Salih Ayyub avait épousée. Cette femme de caractère refusa d’être enfermée dans le harem et suivit son mari partout, particulièrement à la guerre. Elle se retrouva devant Damiette où venaient de débarquer les Croisés menés par Saint Louis. Le danger pour l’Égypte était mortel. Il fallait à tout prix rejeter les envahisseurs à la mer. Or, le sultan mourut d’une brusque maladie. Tout était perdu. Ce n’était pas l’avis de Shagaret ed Dorr. Calmement, froidement, elle prit les choses en main. Révéler la mort de son mari le sultan, c’était donner un immense avantage à l’ennemi croisé et créer un vacuum du pouvoir qui ouvrait la porte à toutes les aventures. Aussi cacha-t-elle sa mort. De la tente du sultan que tout le monde croyait encore vivant, elle donnait des ordres supposément émis par son mari, grâce à quoi l’armée égyptienne gagna victoire sur victoire et finalement fit prisonnier Saint Louis. Les Croisés furent rejetés à la mer, vaincus par une ancienne esclave.

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Mise en appétit, Shagaret ed Dorr n’allait pas lâcher le pouvoir. Seulement, c’était son fils, le successeur de son mari, qui régnait. Qu’à cela ne tienne, elle le fit massacrer par ses soldats, sous les yeux des prisonniers français horrifiés. Les soldats, enthousiasmés par la détermination et l’énergie de cette femme, la hissèrent sur le trône. Mais de Bagdad, le Calife protesta. On ne donnait pas le pouvoir aux femmes. « Qu’à cela ne tienne », répondit Shagaret ed Dorr. Elle épousa un des officiers turcs, Aybak, qui devint le souverain nominal. Au fil des années, Aybak émit des prétentions. Ne se figurait-il pas être le véritable souverain ? C’était inacceptable. Aussi, Shagaret ed Dorr le fit-elle assassiner en 1257 pour installer sur le trône une nouvelle marionnette, Ali, fils d’un premier mariage d’Aybak. Elle continua ainsi à gouverner par parent interposé.

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Tout aurait été pour le mieux dans le meilleur des mondes si la femme d’Ali, prénommée Omali, n’avait pas trouvé que sa belle-mère par trop encombrante. La bru, en effet, voulait le pouvoir pour elle. Comment l’atteindre avec une telle belle-mère ? Tout simplement en l’éliminant. Elle organisa son complot soigneusement et elle était si acharnée à gagner qu’elle fit un vœu. Si elle réussissait à se débarrasser de sa belle-mère, elle donnerait à tous les pauvres du Caire un gâteau. Elle sut soudoyer des esclaves qui, dans son hammam, frappèrent de leurs socs en bois la sultane Shagaret ed Dorr jusqu’à ce qu’elle meure. Omali, au comble du bonheur, fit cuire le fameux gâteau qu’elle distribua à toute la ville. Cette sucrerie est toujours confectionnée par les pâtissiers du Caire et porte son nom.

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J’avais déjà retrouvé dans un des quartiers de la Cité des Morts le tombeau assez modeste de Shagaret ed Dorr. La belle-fille, en effet, ne s’était pas souciée de lui édifier un somptueux monument.

Plus tard, dans une de mes visites ultérieures, je découvris non loin de la mosquée al Hakim son palais, intact. De la rue, je voyais les moucharabiehs de la grande salle. Je voulus visiter. Une dame fort aimable me répondit que c’était impossible car c’était devenu le harem d’un riche marchand.

 


par  Prince Michael of Greece