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LA RANI DE JANSI

Je ne peux pas évoquer l’Inde sans penser à la Rani de Jhansi, Lakshmi Baï, mon héroïne et celle de toute l’Inde. Lors de la grande Mutinerie de 1857, les Anglais, le plus injustement du monde, en avaient fait leur cible. Ils l’avaient attaquée. Cette jeune femme, cette veuve détrônée, sans appui, avait résisté avec un courage, une audace et un héroïsme incomparables. J’avais passé plus de trois semaines à Jhansi à sa recherche, dans une ville où pendant tout ce séjour je ne rencontrais pas un seul Européen.

Comme les Anglais avaient brûlé toutes les archives en sa faveur, j’allais interroger les descendants de ses courtisans, de ses généraux, deux générations seulement les séparaient de cette époque héroïque. Tous s’attendrissaient au souvenir de Lakshmi Baï et racontaient les souvenirs de famille passionnants, inattendus, poétiques, fabuleux.

Mais, aussi, je cherchais son âme, là où elle avait vécu, dans les ruines de son palais, dans un petit pavillon au bord d’un lac artificiel. Ici ou là, elle était toujours présente, comme elle est présente dans toute l’Inde.

Elle avait été tuée à 31 ans dans une bataille contre les Anglais aux portes de Gwalior. On avait ramené son cadavre dans un petit couvent hindouiste voisin où je me trouvais ce jour-là. L’abbé m’a raconté ce qui s’était passé.

C’était un prélat hindouiste, fort gras, mal rasé, en Rasurel plutôt sale. Il avait dû fumer quelque substance parce qu’il avait les yeux rouges et l’air vague mais son récit était fascinant car ce qu’il décrivait s’était déroulé sur les lieux mêmes où nous nous trouvions. Ses partisans avaient ramené le cadavre de la Rani dans le couvent afin que les moines puissent le brûler car, sinon, la défunte n’aurait pu partir pour l’éternité. Les Anglais, eux, voulaient à tout prix empêcher que le cadavre ne soit brûlé afin de le polluer. Ils assiégeaient le couvent, les moines tâchaient de se défendre comme ils pouvaient pendant que d’autres montaient le bûcher et l’allumaient, mais bientôt ils savaient que les Anglais auraient le dessus.

Alors, l’abbé de l’époque eut cette idée. Il fit ouvrir les portes du couvent et poussa violemment les troupeaux qui avaient été mis à l’abri à l’intérieur des murs. Les buffles affolés partirent au grand galop, renversant tout sur leur passage, y compris les soldats anglais, ce qui donna aux moines le temps d’achever de brûler les restes de la Rani de Jhansi.


par Prince Michael of Greece