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LE MENTOR

Aujourd’hui complètement assoupi, Avlemonas était en cette période particulièrement troublée du début du 19ème siècle devenu un lieu d’action. Les Russes y avaient débarqué pour chasser les Français de l’île.

Et voilà qu’en ce 15 septembre 1802, les rares habitants assistèrent à un drame. Un petit voilier portant le nom de « Mentor », venant de l’est, fut saisi par des vents violents d’ouest alors qu’il passait au large du terrible cap Malea au sud du Péloponnèse connu pour ses tempêtes et ses naufrages. Désemparé, le capitaine ne connaissant pas bien la région avait tenté de rejoindre le port le plus proche.
Les vents avaient redoublé de violence. C’était désormais une tempête venue du nord-ouest qui jeta le bateau sur les écueils. Il coula. L’équipage et les passagers purent tous être sauvés et gagnèrent le port. Le capitaine était anglais, d’où son ignorance des eaux locales et de leurs dangers.

Le principal à bord se nommait William Hamilton, secrétaire du propriétaire du voilier, qu’il prévint aussitôt du naufrage. Ce dernier n’était autre que l’ambassadeur anglais à Constantinople. Il se dépêcha d’écrire au vice consul anglais à Cythère pour requérir son aide.


Constantinople, 25 octobre 1802

Un rapport m’étant parvenu comme quoi mon brick anglais Le Mentor a coulé en tentant d’entrer dans le port de Cerigo*, je requiers conséquemment que vous accordiez toute assistance possible pour la récupération dudit bateau et de son cargo. Il a à bord une quantité de caisses avec des pierres sans valeur en elles-mêmes mais d’une grande importance pour moi.

Le porteur de la présente, Pietro Gavala se rend à Cythère dans le but de récupérer les caisses avec instruction d’obtenir toute aide additionnelle dont il pourrait avoir besoin.

L’Ambassadeur extraordinaire de Sa Majesté Britannique auprès de la Sublime Porte Ottomane

A cette lettre, le vice consul, un Cythéréen, du nom d’Emmanuel Kaloutsis répondit par une missive dégoulinante de servitude. Il promit tout ce qu’on voulait et effectivement s’activa.

La volumineuse correspondance de Kaloutsis sur ce sujet témoigne de son zèle et des difficultés qu’il rencontra. Finalement, il trouva des ouvriers venus de l’île de Kalymnos, en fait des pêcheurs d’éponges dont cette île était la spécialité. Depuis des siècles, ils venaient exercer leur profession à Cythère comme ils le font encore de nos jours. C’étaient les plus qualifiés pour plonger en face d’Avlemonas et repêcher ce qui pouvait l’être du Mentor. Ils commencèrent donc leur travail…

La nouvelle du naufrage s’était répandue dans l’île. En particulier, le révérend Logothetis, un curé ouvert et intelligent, dans son journal, relate le naufrage du « Mentor » et ajoute « Le bateau était chargé de très importantes statues de marbre ».
Le propriétaire du voilier, en parlant de « pierres sans valeur » mentait de façon ehontée et le bon prêtre tombait pile. Cet ambassadeur n’était autre que Lord Elgin et les caisses contenaient les marbres arrachés illégalement à l’Acropole d’Athènes, les fameux marbres d’Elgin.

Ce trésor créa beaucoup d’agitation dans les environs. Des pirates qui écumaient ces mers furent annoncés venant de la presqu’île voisine de Mani. Kaloutsis supplia les autorités de protéger le contenu du Mentor. On dépêcha des armes et des soldats au fort d’Avlemonas.
Cependant, les pirates tardèrent à se pointer. De leur côté, les riches armateurs de l’île de Spetses formaient un corps expéditionnaire pour empêcher les fameux marbres de quitter la Grèce. Ils devaient cependant arriver trop tard car les pêcheurs d’éponges de Kalymnos avaient fait diligence. Tout ce qui avait pu être tiré de l’épave du Mentor l’avait été ainsi qu’en témoigne l’inventaire :

16 caisses de marbres
1 siège en marbre et une caisse
1 caisse de bois blanc marquée « LE »
2 canons de 12
12 caisses avec des objets
1 selle de cheval
1 dame jeanne de vin
1 valise noire
1 portefeuille noir
1 autre boîte noire
La boîte du capitaine
10 fusils
4 petits canons
1 grande ancre
1 plus petite ancre
Les voiles de mât du bateau
8 voiles pliées sur le pont du bateau
1 cuisine en métal

Ce que l’inventaire ne révélait pas c’est que, dans les caisses, se trouvait une frise du Parthénon représentant « La victoire sans aile », des statues, des bas-reliefs et autres inestimables trésors qui allaient devenir jusqu’à nos jours l’objet d’une féroce et fameuse controverse.
Kaloutsis, les pêcheurs de l’île de Kalymnos, le capitaine du Mentor et tous assuraient que le Mentor avait été entièrement vidé de ce qu’il pouvait contenir. Cependant, des fouilles récentes ont permis de ramener à terre nombre d’objets, précieux ou non, qui avaient appartenu aux passagers et à l’équipage.
On peut cependant rêver et imaginer qu’au fond de la mer, en face du petit port endormi d’Avlemonas, dorment encore quelques merveilleuses reliques du Parthénon, qui malgré les terribles blessures infligées par Lord Elgin, reste un des plus beaux monuments du monde.
*nom donné par les Vénitiens à Cythère


par  Prince Michael of Greece