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Le Tiers Monde

Les nations, la plupart récemment libérées, du Moyen Orient, de l’Asie, de l’Afrique, décidèrent petit à petit de s’unir pour faire front aux impérialismes, américain et soviétique. Se joignirent à elles des dissidents de l’Empire Soviétique comme la Yougoslavie. Cela se fit progressivement, cela se fit parce que certaines de ces nations avaient à leur tête les grands ténors de l’Histoire.

Tout d’abord, Nasser, le colonel Nasser président de l’Egypte. Le complot pour remplacer le roi Farouk et mettre des militaires à sa place avait été élaboré dans l’ambassade d’Angleterre au Caire. Puis, les Anglais avaient déclaré forfait et avaient remis le paquet aux Américains qui parachevèrent le complot. Le roi Farouk fut renversé, les militaires prirent le pouvoir et bientôt Nasser apparut comme l’idole du monde arabe. C’était le premier à s’être débarrassé des occidentaux, c’était le premier à parler au nom des pays du Tiers Monde et pays arabes. Les Américains espéraient bien recueillir le fruit de leur aide souterraine. Bien mal leur en prit, car Nasser se rapprocha ostensiblement de l’Union Soviétique à laquelle il confia les travaux du barrage d’Assouan. Il nationalisa le canal de Suez, ce qui provoqua une explosion de joie dans tout le Tiers Monde. Peu après, se sentant menacé, Israël attaquait, soutenu par les armées de la France et de l’Angleterre. L’Égypte ne résista pas. Les Alliés se trouvaient au canal de Suez et bientôt seraient aux portes du Caire. La Russie tonna, hurla, menaça mais personne n’en faisait grand cas. Alors l’Amérique intervint et somma ses propres alliés d’arrêter leur avance. Ce qu’elle considéra comme une trahison fut pour l’Angleterre un choc terrible. Pour la première fois, l’allié de toujours se retournait contre elle. Mais les Alliés durent en passer par là et Nasser fut plus populaire que jamais.

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Dans sa xénophobie ou son nationalisme, appelez-le comme vous voulez, Nasser menaçait la puissante et nombreuse colonie grecque d’Égypte. On l’invita en visite officielle à Athènes. Il vint avec sa famille et fut reçu en grandes pompes. La revue militaire prévue en son honneur sur la piste de l’aéroport de Tatoï fut retardée de trois-quarts d’heure car les bambins Nasser s’étaient enfermés dans les cabinets du Palais Royal et n’arrivaient plus à en sortir. Cette visite où il se montra fort souriant ne l’empêcha pas de menacer encore plus les Grecs d’Égypte. Alors, on lui dépêcha le prince héritier Constantin. Celui-ci eut des entretiens fort positifs avec le président égyptien et revint de sa visite optimiste. Le lendemain même de son retour, Nasser chassait d’Égypte 30.000 Grecs. C’était en fait un tyran cruel.

Je me rappelle l’Égypte de son temps. Une lourde atmosphère de peur y régnait. On voyait passer dans les rues du Caire des camions ouverts où, l’un à côté de l’autre, étaient assis des prisonniers enchaînés, je dis bien enchaînés.

En Europe de l’Est, le maréchal Tito qui prenait de plus en plus de distance avec l’Union Soviétique était aussi un des ténors de ce groupe. Il y avait aussi Soekarno en Indonésie, un des grands artisans de la décolonisation de ce pays et de son indépendance. Fidel Castro, lui, avait été mis au pouvoir par les Américains pour se retourner aussitôt contre eux.

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Un personnage vénérable dans ce monde disparate, un des géants du Tiers Monde, était le tout petit empereur d’Ethiopie, Hailé Sélassié. Il avait subi le colonialisme des Italiens, il savait de quoi on parlait. En été 1964, j’allais l’inviter au mariage de mon cousin le roi Constantin. Il me reçut avec une courtoisie, une grâce dirais-je, que je n’ai jamais oubliée. Ce petit homme était impressionnant, il avait les traits sémites – ne descendait-il pas du roi Salomon en personne – une majesté extraordinaire, une culture tout aussi grande. Il me parla longuement des églises orthodoxes de Salonique. On m’avait logé dans la villa de son petit-fils préféré, le duc de Harrar.

Le petit-déjeuner me fut servi dans une argenterie sur laquelle je reconnus le monogramme de ma tante Anne, la duchesse d’Aoste, dont le mari avait été vice-roi de l’Abyssinie italienne. Dans l’insolence de mon âge, j’avais 25 ans, je ne pus m’empêcher de rapporter ce trait à l’empereur qui me demandait si j’étais bien logé. « Et comment, Sire, puisque je suis servi dans l’argenterie de ma propre tante ». Je lui expliquais qui elle était. Après tout, les Italiens avaient délogé ce même Hailé Sélassié. Il ne perdit pas son sang-froid, il me dit « Votre tante a fait beaucoup pour mes compatriotes. Lorsque vous la verrez, vous lui direz la reconnaissance de mon pays pour elle ». Mon insolence avait échoué devant la courtoisie subtile de l’Empereur.

Jamais je ne me serais douté que cet homme si rusé, si perspicace, si méfiant se laisserait renverser par un coup d’état. Lui qui avait su si bien se débarrasser de pas mal de monde, même dans sa famille au début de sa carrière, devait à mon intense surprise finir assassiné étouffé entre deux matelas. Jamais non plus je ne me serais douté que ce souverain si pragmatique, si logique, deviendrait l’idole de musiciens jamaïcains qui prendraient pour nom son ancien titre de Ras Tafari.

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Autre grand ténor, Nehru. Cet homme suave et souriant, à la boutonnière toujours ornée d’un bouton de rose, manifestait une fermeté, une rigueur qu’aurait démentie son apparence. Avec sa fille Madame Gandhi, puis son petits-fils Rajiv Gandhi qui allaient tour à tour devenir premiers ministres de l’Inde, il inaugurait ces dynasties républicaines qui fleurissent un peu partout et succèdent aux dynasties monarchiques si décriées, précisément à cause de leur système d’hérédité. Avec son milliard d’êtres, l’Inde reste la plus grande démocratie du monde. Comparée aux pays voisins où s’imposent des dictatures, la différence est immense. Bien sûr, la corruption règne, bien sûr les scandales politiques, les élections truquées abondent mais c’est une démocratie. Il y règne une liberté qui n’existe presque pas ailleurs dans le continent.

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Tous ces grands ténors de l’Histoire s’unirent donc et se réunissaient dans des conférences comme celle de Bandung en Indonésie qui fut comme un défi à l’Amérique, à l’Occident, à l’Union Soviétique. Le Tiers Monde était vigoureusement, ouvertement opposé à l’Amérique, beaucoup moins à l’Union Soviétique dont en fait il avait grand peur, et à juste titre. Mais il tâchait néanmoins de résister à ses pressions. En fait, ce Tiers Monde uni fit énormément de bruit mais accoucha de peu de résultats concrets. Il n’y eut pas de politique unie, d’économie unie. Ces ténors, l’un après l’autre, s’éteignirent. Il n’y eut plus dans le Tiers Monde, comme d’ailleurs dans le reste du monde, de grands hommes. Alors cette union, non pas se disloqua mais disparut dans les coulisses de l’Histoire. Tout à fait naturellement. Simplement, on n’en parla plus.

Ce Tiers Monde vient de ressusciter sous une autre forme. Ses pays aujourd’hui les plus puissants, les plus riches deviennent les concurrents des plus grandes puissances économiques de l’Occident. La Chine, l’Inde, le Japon, le Brésil, avec un dynamisme que n’a plus l’Occident, sont en train de le dépasser.

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Ce que la politique n’a pas réussi avec la génération des géants, l’économie le réussit à notre époque où des chefs d’états ou de gouvernements sont devenus des commis voyageurs.

 

Photographs by Justin Creedy Smith


par  Prince Michael of Greece

2 commentaires pour “Le Tiers Monde



    • Michel De Grèce

      Thank you so much for your interest, I truly appreciate it.

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