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LINCOLN ET L’OCCULTISME

Nous avions été invités à la Maison Blanche par les Clinton pour un dîner en l’honneur de mes cousins les rois d’Espagne.
Avant le souper, nous sommes entrés dans une vaste salle. Une dame qui nous accompagnait raconta :
« C’est dans cette pièce même où j’ai vu le cercueil du président Kennedy »
– « Et avant cela, ajouta un érudit, c’est dans cette même pièce où fut exposé le cercueil du président Abraham Lincoln ».
C’est dire que cette salle n’est pas des plus engageantes. On pourrait même dire qu’elle est hantée.

Alors qu’il était déjà installé à la Maison-Blanche, Abraham Lincoln avait vu un de ses fils, le petit Willy, mourir du typhus. Le choc, la douleur avaient été effroyables pour ses parents. Le Président, depuis, avait toujours ressenti la présence de l’enfant. Quant à l’étrange Mary Lincoln, elle avait cru devenir folle.
Peut-être était-ce pour l’apaiser, que son mari avait commencé à tenir des « séances » dans le Salon bleu de la Maison-Blanche.
Un médium s’y rendait fréquemment – on disait même à l’époque qu’il y logeait. Le Président et Madame joignaient leurs mains au-dessus d’une table, les esprits se manifestaient et, par l’organe du médium, leur parlaient du petit Willy, ainsi que de son frère mort lui aussi prématurément des années plus tôt. Ces mêmes esprits s’exprimaient également sur la situation politique, indiquaient la voie à suivre, dévoilaient l’avenir.

Le couple présidentiel devint d’autant plus féru de ces séances que Lincoln avait lui-même un extraordinaire don de voyance. Peu après son élection à la présidence des États-Unis, alors qu’il se regardait dans un miroir un matin en faisant sa toilette, il avait vu son double. Deux Lincoln se tenaient l’un à côté de l’autre, l’un très net et vivant, l’autre pâle et plutôt à l’état d’ombre. Or, selon certaines croyances, rencontrer son double est le pire des présages… Lincoln était resté convaincu qu’il lui avait été annoncé qu’il mourrait durant sa présidence. À de nombreuses reprises, il avait répété qu’il était certain d’aller droit vers une terrible fin.

Un mystique, un esprit singulièrement profond, une énigme, Lincoln était un personnage hors du commun. Ce fils de pionnier à l’enfance difficile avait connu l’Amérique héroïque en combattant les Indiens. Cet autodidacte qui avait exercé tous les métiers était finalement parvenu au barreau. De là, il n’avait fait qu’un saut dans la politique. Il avait gravi les échelons jusqu’à être élu Président à un moment où la situation était déjà singulièrement tendue. Le Sud, en majorité agricole et qui voulait conserver la main-d’œuvre à bas prix, c’est-à-dire les esclaves, en voulait au Nord, industrialisé, qui en avait moins besoin et prônait l’émancipation.
L’arrivée au pouvoir en 1860 d’un antiesclavagiste avait suffi pour mettre le feu aux poudres Les États du Sud avait fait sécession, ils avaient déclaré couper tout lien avec le Nord et former leur propre État.

Lincoln, qui avait tout tenté pour empêcher cette fatalité, déclara la guerre au Sud, non pas tellement pour assurer la libération des esclaves que pour garder l’union des États-Unis. S’ensuivit un long conflit, féroce, ruineux. Au début, le Sud avait accumulé les victoires, et le Nord avait frôlé la défaite. Puis la situation, surtout grâce à Lincoln, s’était retournée. Ce fut la première guerre totale de l’Histoire, où les civils étaient tout autant impliqués que les militaires. Comme toutes les guerres civiles, c’était aussi une guerre de haines sans merci. Le Président, mais aussi sa femme, ayant des accointances avec le Sud, on les avait accusés de trahir la cause. Lincoln recevait des menaces de mort si nombreuses qu’il ne se donnait plus la peine de les lire, les entassant simplement dans un énorme dossier portant de sa main le mot « Assassinat ».

En ce début d’avril 1865, il pouvait enfin respirer. Capitale des Sudistes, la ville de Richmond en Virginie, après un siège interminable, tombait aux mains des Nordistes qui y effectuaient une entrée triomphale. Le commandant en chef des Sudistes, le général Lee, opéra une retraite vers l’ouest. Une semaine plus tard, le 9 avril 1865, il était forcé de se rendre au général Grant, chef d’état-major des armées du Nord. La guerre de Sécession, qui avait sévi pendant quatre ans, s’achevait par la victoire de ceux qui avaient voulu maintenir l’unité.

Au milieu du soulagement général, tout le monde exultait autour de Lincoln. Lui seul restait préoccupé, constamment assombri. À tel point qu’au cours d’un dîner, quelques jours plus tard, sa femme le pressa de dire ce qui l’empêchait de se réjouir. Le Président au bout d’un long silence, parla :
Vous avez raison, j’ai été effectivement très perturbé ces derniers jours par un rêve, dont j’ai gardé le souvenir dans le moindre détail. Il y a dix jours à peu près, je me suis retiré fort tard. J’attendais d’importantes nouvelles du front. J’étais au lit depuis peu quand je m’assoupis, tout simplement parce que j’étais épuisé. Bientôt je rêvai. Il me sembla que j’étais en proie à une immobilité surnaturelle. Puis j’entendis des sanglots contenus, comme si un grand nombre de personnes étaient en train de pleurer. Je quittai mon lit et errai au rez-de-chaussée de la Maison-Blanche. Le silence n’était rompu que par ces sanglots pitoyables, dont les pleureurs demeuraient invisibles. J’allai de pièce en pièce : pas un être vivant en vue. La lumière était allumée dans tous les salles, dont chaque objet m’était familier. Les mêmes sinistres rumeurs de tristesse m’assaillaient alors que j’avançais. Mais où donc pouvaient être tous ces gens qui se lamentaient comme si leur cœur était brisé ? J’étais profondément troublé. Quelle pouvait être la signification de tout cela ?

Déterminé à trouver la cause de cette situation mystérieuse et choquante, j’arrivai ainsi à la porte de l’East Room¹. J’y pénétrai. Une surprise me renversa, une image à vous rendre malade. Devant moi se dressait un catafalque sur lequel reposait un corps vêtu d’habits de deuil. Autour, des soldats étaient postés en sentinelles. Une foule d’individus contemplait lugubrement le cadavre dont le visage était couvert, d’autres pleuraient à fendre l’âme.
« Qui est mort ? » demandai-je à un des soldats présents.
« Le Président, me répondit-il, il a été tué par un assassin ».
À cet instant, la foule manifesta un chagrin si bruyant que je m’éveillai. Je n’ai pu me rendormir. Et bien qu’il ne s’agisse que d’un rêve, j’en reste encore étrangement dérangé ».

Le lendemain, Abraham Lincoln fut assassiné.

Il n’a jamais trouvé la paix qui continue à hanter la Maison-Blanche. Que voulait-il signifier en apparaissant à la reine de Hollande ? Sans doute souhaitait-il que justice lui soit rendue, comme il avait tenté de le suggérer à tous ceux auxquels il était apparu…
– … Car Votre Majesté n’est pas la première à l’avoir vu, expliquent les Roosevelt à la reine Wilhelmina. De notre temps et bien avant, innombrables sont les habitants de la Maison-Blanche, des présidents jusqu’aux simples domestiques qui ont juré l’avoir aperçu ou senti sa présence.

– Moi-même, ajoute Eleanor, je l’ai perçu à plusieurs reprises. Figurez-vous qu’il y a quelques jours, ma femme de chambre Mary s’est précipitée dans ma chambre, surexcitée pour me dire : « Il est là-haut assis au bord du lit. Il enlève ses bottes.
– Mais qui donc enlève ses bottes ? lui ai-je demandé.
– Mister Lincoln », m’a répondu Mary.

– Croyez-vous aux fantômes, Mister President ? interroge Wilhelmina.

– Il y a tant de choses en ce monde que nous ne connaissons pas… Je dois avouer qu’à plusieurs reprises, alors que je me trouvais seul non pas dans la Chambre rose où Votre Majesté loge, mais dans le Salon bleu, j’ai très fortement ressenti sa présence.

Toutefois, ce ne sont pas les locataires de la Maison-Blanche mais les habitants de la modeste ville de Rivertown qui se sentent les plus concernés par le fantôme d’Abraham Lincoln. Rivertown, c’est une minuscule ville de l’Illinois, la dernière avant Springfield dont Lincoln avait été le député et où il avait longtemps résidé avec sa famille. L’année ne change rien, c’est la date qui compte.
Entre le 14 et le 15 avril, tous restent tard éveillés. Au cours de cette nuit, les habitants de Rivertown, quel que soit le temps, sortent de chez eux et vont silencieusement se poster le long de la voie ferrée qui mène de Washington à Springfield. Ce n’est pas le bruit qui les avertit, car en vérité il n’y en a aucun, c’est la fumée abondante de la locomotive, une très vieille motrice complètement démodée, une pièce de musée… Lentement, le convoi défile devant eux. Les hommes enlèvent leur chapeau, les femmes se signent. Le dernier wagon n’est qu’un simple plateau sur lequel est dressé un cercueil recouvert du drapeau américain. Ni la locomotive ni les roues des wagons n’émettent le moindre son. Le convoi passe, il n’a plus qu’à rouler sur quelques kilomètres avant d’atteindre Springfield, et pourtant il n’y arrivera jamais. Parce que le train fantôme qui chaque année ramène le cercueil du Président à Springfield ne va nulle part.



3 commentaires pour “LINCOLN ET L’OCCULTISME



  1. Daphne

    I was fascinated by the Lincoln story. Daniel Day-Lewis who did not ‘play’ Lincoln, but ‘was’ Lincoln, told me the dream story, but he also told me he knew that Lincoln would have died from exhaustion within the year, even if he had not been assassinated. It was just a matter of time and the mourners were already there.
    Thank you again.
    Daphne


  2. Eveline

    Thank you for your interesting articles, I would very much appreciate receiving them on a regular basis, is that possible?
    Many thanks!

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