Mon Journal : Niki de Saint Phalle

Depuis mes 17 ans je tiens mon journal. Il est devenu une sorte de compagnon. Prenant le risque que ça n’intéresse personne, je me hasarde a en publier des extraits. Ils concernent des personnages, des situations, des lieux, et des évènements qui ont leur place.

 

Niki de Saint Phalle et Jean Tinguely formèrent un couple légendaire et quasi unique dans l’Histoire de l’Art. Avant d’y revenir et à l’occasion de la magnifique rétrospective de Niki qui se tient présentement au Grand Palais de Paris, je voudrais évoquer dans mon journal de l’époque et en photos, son film « Un rêve plus long que la nuit », auquel elle nous fit l’honneur de participer, ma femme Marina et moi. Nous avons tourné dans la Tête, une gigantesque sculpture issue de la collaboration de Niki et de Jean, dans la forêt de Fontainebleau. Plus tard elle fut offerte par Niki à la France et fut acceptée par François Mitterrand en personne.

191jpeg

Sam Mercer, moi, et Laura, la fille de Niki

Samedi, 30 août, 1975 – Dannemois, France

Je partis le soir avec Eric pour une séance de tournage du film de Niki de Saint Phalle « Un rêve plus long que la nuit », où je joue. Nous entrons dans la Commanderie, déserte, toutes portes et lumières ouvertes. Dévalisant le frigidaire, nous faisons dînette dans la salle à manger éclairée par le lustre de Tinguely au milieu des fantômes omniprésents mais aimables.

P1000759

Tinguely et César, le sculpteur français

Puis, nous allons à la Tête. Déjà, la gigantesque machine illumine à travers les arbres de la forêt, le martèlement des machines dans le silence de la nuit… Mais de près… j’en ai le souffle coupé. Ce fantastique amas de ferraille et de rouages, éclairé à giorno, dans son écrin de ténèbres, caressé par les fumées d’un feu de bois allumé « comme ça » par Tinguely. Pyramide de rouille, monument au gratuit, arc de triomphe de l’inutile… et de tout cela se dégage une beauté et une puissance terrifiantes.

mm12

Marina

Entre les étages de la Tête, par les escaliers de fer suspendus au-dessus du vide circulent les participants du film. Niki, grande dame royale dominant sa ménagerie. Tinguely, mal rasé, les yeux rouges de fatigue, l’air d’un bandit corse, un cardinal en capa magna, le charmant et fin avocat Sam Mercer, un roi, couronne en tête, moi, Laura Condominas, pure héroïne blonde et rose.

mm10

Sam Mercer et moi

Un juif très Varsovie 1945 est un sculpteur suisse squelettique. L’énorme Luginbuhl, crâne rasé, moustache de Viking, bedon agressif, imperméables fasciste et jambes nues couvertes de varices.

mm09

Luginbuhl, le sculpteur suisse

Les aides de Tinguely, armoires à glace vêtues de cuir et coiffés de casques de scaphandriers. La fanfare de Bâle (fifres et tambours) composée de bourgeois de la ville en imperméables gestapo. Plus les machinistes, les électriciens, les photographes, Marina, Laurent.

unnamed-1

Marina

Roger déguisé en marlou du Zoutte mâchouille sa cigarette d’eucalyptus et n’en perd pas une miette. Les scènes que nous tournons sont visuellement fantastiques, inouïes, inconcevables, quelque chose de superbe, de violent, de kitch, d’original. Il y a matière à un film stupéfiant.

P1000636

Tinguely et ses assistants

Vers trois heures du matin, je me trouve au premier étage de la Tête, pendant que les techniciens et l’État Major préparent une scène à l’étage supérieur. Il y a avec moi tous les Suisses étalés et fatigués. Brusquement, un fifre se met à jouer, puis un autre, puis un tambour, puis toute la fanfare. Les autres se mettent à taper en rythme sur les piliers en fer, sur des cloches et des casseroles.

mm13

Les héros du film, Laura et son mari Laurent

Une musique guerrière, puissantissime, irrésistible. Alors, l’énorme Luginbuhl se lève et se met à danser tout seul une sorte de samba—cancan—danse de sioux, se tortillant, balançant son gigantesque derrière, tapant des pieds… C’était la danse des païens dans les forêts germaniques, une chose barbare, sublime.

mm08

Marina, habillée en infirmière, à côte d’une sculpture crée par Tinguely pour le film

D’en haut tombe la lumière crue d’un réflecteur sur les imperméables sombres et le crâne rasé du danseur. Roger, à côté de moi, me pinçait : « Michel, je rêve, ce n’est pas possible ». J’étais muet d’étonnement, d’enthousiasme, de terreur devant ce show venu du fond des ages, ce déchaînement de force brute et terrestre. Je courus avertir Niki de filmer la scène.

unnamed

Laura et moi

On recommença donc, devant les acteurs—nous—en grand costume. Mais, entre-temps, les bouteilles de schnaps avaient circulé généreusement et le ballet dégénéra quelque peu. Le juif du ghetto dansait le paso doble avec Luginbuhl et un des bravi de Tinguely enlaça le Cardinal, cape au vent, dans une rumba endiablée. Bref, ce furent vraiment les « Wahlala Folies ».

 


par  Prince Michael of Greece

7 commentaires pour “Mon Journal : Niki de Saint Phalle

    L'ajout de commentaire n'est plus possible.