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ROSA HERN

En 1850, un médecin irlandais du nom de Charles Hern fut nommé par les autorités britanniques médecin résident à Cythère. Il était jeune, il avait le charme des Irlandais. Lors d’un bal au palais du gouverneur britannique, il rencontra une jeune Cythéréenne, Rosa Kasimatis, qui appartenait à une de ces familles les plus illustres de Cythère. Rosa devait être jeune et jolie. Charles en tomba amoureux. Il demanda sa main aux Kasimatis qui se montrèrent moins que satisfaits et lui firent carrément la grimace. Cela ne l’arrêta pas, il épousa Rosa. Mais devant la réprobation des Kasimatis, il préféra mettre de la distance entre eux et lui. Avec Rosa, ils partirent dans une autre île ionienne, Lefkada. Rosa y accoucha d’un fils auquel son père voulut donner le nom de l’île qui l’hébergeait, il le nomma Lefkadio. Ils eurent ensuite une fille. Puis Charles fut rappelé dans son Irlande natale. Il débarqua à Dublin avec femme et enfants. Les Hern, malgré la réputation bien méritée d’hospitalité des Irlandais, reçurent on ne peut plus mal Rosa, une étrangère mais surtout une orthodoxe, une schismatique aux yeux de ces ultra catholiques. Dès le début, leur hostilité fut manifeste.

Puis, Charles fut nommé en Inde. Il partit, laissant femme et enfants aux mains de sa famille. Celle-ci en profita tant et plus, elle accabla Rosa de tels mauvais traitements que celle-ci en vint à ne plus pouvoir les supporter. Elle abandonna ses enfants et s’enfuit pour retourner chez elle, à Cythère. Les Hern reportèrent leur haine de Rosa sur ses enfants.

De plus, le jeune Lefkadio à 13 ans perdit un œil en jouant avec ses camarades de classe. Il fut pratiquement rejeté par la famille de son père. L’adolescence à peine atteinte, il s’enfuit et se mit à errer à travers le monde, comme à la recherche de cette mère qu’il avait à peine connue. Il commença par Paris où il devint journaliste, puis Londres, puis les Etats Unis où il épousa une cuisinière métisse et où il se fit des amitiés solides et illustres. Il vécut quelques temps en Martinique où il s’intéressa aux zombies et autres créatures de l’Au-delà. Un ami, l’ambassadeur du Japon, l’invita en son pays.

Il débarqua à Yokohama, il tomba amoureux de la fille d’un samouraï qu’il épousa. Il prit la citoyenneté japonaise et un nom japonais, Koizumi Yakumo. Il se plongea dans la culture japonaise, particulièrement dans les légendes et dans tout ce qui concernait les revenants, le Japon étant depuis toujours une de leurs terres mères. Entre autres ouvrages, il rédigea des recueils uniques au monde d’histoires de fantômes japonais. Il mourut en 1904 enterré avec les rites bouddhiques et considéré par les Japonais comme un des leurs. Ses publications en firent une célébrité mondiale. Il est resté particulièrement cher au cœur des Japonais qui débarquent chaque année à Cythère à la recherche de la mère de leur héros. Entre autres, en 2011, l’île reçut la visite de son arrière-petit-fils, un Japonais 100 % mais habité par son ascendance grecque.

Entre-temps, revenue à Cythère, Rosa avait retrouvé sa famille, les Kasimatis.

Charles Hern et elle avaient divorcé. Jamais elle ne revit ni Lefkadio ni sa sœur. Elle se remaria, elle épousa Giovanni Cavalini, agent de la Lloyd’s de Trieste mais aussi consul d’Autriche. Il avait fait construire le magnifique archondiko d’Avlemonas, devant lequel nous nous trouvions. Rosa et lui y vécurent de nombreuses années. Elle lui donna cinq enfants dont les descendants possèdent toujours cette belle demeure. Je demandais à voir son portrait. Eleni Harou, l’érudite de l’île, dont les informations nous berçaient me répondit qu’il n’existait aucun portrait ni photo d’elle, au grand désespoir des touristes japonais sur la trace de Rosa.

« Ainsi, donc, nous ne saurons jamais à quoi elle ressemblait » commentais-je.

« Il y a longtemps, me répondit Eleni Harou, j’ai connu une dame appelée Catherine Kaliveri Harou. Sa marraine était la fille de Rosa Hern. Enfant, on expédiait la petite Catherine tous les dimanches en visite chez sa marraine. On l’installait dans un fauteuil à bascule, elle s’ennuyait, sa marraine, pour la distraire, lui amenait une grande boîte pleine de vieilles photos et les montrait à la petite : « Tu vois, Kitoula, ça, c’est notre Rosa » et la petite voyait l’image d’une très grosse dame ».

« Ainsi donc, elle a fini sa vie en engraissant, entourée de ses enfants et petits-enfants »

– « Pas du tout, m’interrompit Eleni Harou. Elle a perdu la raison et on a dû l’expédier dans une maison de fous à Corfou où elle est morte ». – « L’énigme est résolue, m’écriais-je, « Victime de son amour, elle sombre ».

Elle sombre dans la folie.


par  Prince Michael of Greece