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ROUMI

Plus tard, beaucoup plus tard, je découvre Roumi. Il devient mon héros car il représente un Islam tellement différent de celui que l’on présente de nos jours.

Il naît en Afghanistan dans la ville de Balkh au XIIIe siècle. Son père est déjà un très grand mystique. Un jour, il monte en chaire dans la grande mosquée et annonce aux habitants qu’ils doivent quitter la ville car d’ici trois ans elle sera rasée et sa population massacrée. Beaucoup le croient fou. Cependant, un millier d’habitants le suivent et émigrent avec lui. Trois ans plus tard, Gengis Khan anéantit la ville et en tue tous les habitants.

La colonie d’Afghans, conduite par le père de Roumi, passa d’abord par Damas puis s’en alla à Konya au centre de la Turquie sur laquelle régnait à l’époque la dynastie des sultans Seldjoukides, particulièrement tolérante et ouverte qui attirait les penseurs de tout acabit.

Le père de Roumi y fut accueilli avec générosité. Il continua à prêcher jusqu’à sa mort. Son fils lui succédait. Son véritable nom était Djalâl ad-Dîn, Roumi n’était que son surnom, déformation de « romain », qui signifie étranger (comme le mot « Rom » pour les tziganes). Djalâl ad-Dîn était un Roumi, un étranger, puisqu’il venait d’Afghanistan.

A la suite de son père, il devint le plus grand prêcheur mystique de la région. La Cour, les autorités rendaient hommage à sa science et à son élévation. Des centaines d’ouailles venaient quotidiennement l’écouter. Ses élèves accourus de partout se multipliaient.

Un jour, dans le bazar, il tomba nez à nez avec un inconnu, un homme d’une soixantaine d’années, grand, maigre, laid qui se révèlera de plus antipathique et désagréable. Et, pourtant, du premier regard, la passion flambe. Non pas du vieux envers le jeune mais du jeune Roumi envers le vieux Shams, car tel était son nom, Shams de Tabriz car il venait de la ville persane de Tabriz.

Roumi l’emmène dans son couvent, s’enferme avec lui dans sa cellule et y reste… pendant quarante jours. Ce fut l’extase.

Il est survenu l’Amour

Comme le sang

Il coule dans mes veines

Il m’a vidé de moi

Il m’a rempli de l’Aimé

L’Aimé a envahi

Chaque parcelle de mon être

De moi ne reste qu’un nom

Tout le reste, c’est Lui.

Roumi était marié et père de deux fils. A partir de sa rencontre avec Shams, il change de vie, il ne veut plus recevoir les membres de la Cour, il renvoie ses élèves, il se ferme à ses ouailles, il se coupe de sa femme. Son fils aîné qui se montre compréhensif garde sa faveur. Mais le cadet qui enrage contre Shams est écarté.

L’intrus se révèle un très grand mystique et un très grand poète à l’instar de Roumi. Leur « amitié » fut semée de rebondissements et d’aventures colorées. Roumi, lui-même, les a racontées ainsi que ses plus proches disciples devenus ses chroniqueurs. La nature de cette « amitié » qui défie les apparences et reste profondément mystérieuse, continue à intriguer tous ceux qui s’intéressent à Roumi.

Un beau jour, tous les deux dînent dans le couvent lorsqu’on vient annoncer à Shams qu’on le demande dans la rue. Les disciples présents mais aussi Shams et Roumi trouvent tout de suite que cette invitation n’est pas naturelle. Il y a une menace.

Pourtant Shams se lève et Roumi murmure quelques mots lorsqu’il le voit se diriger vers la sortie. « C’est le mieux à faire », phrase étrange que personne ne parviendra à expliquer. Shams sort de la maison et ne revient pas. On ne l’a jamais revu.

Aujourd’hui encore, on ignore ce qui s‘est passé. On suppose que le second fils de Roumi, excédé par la faveur de Shams, jaloux de lui, l’a fait assassiner et cacher son cadavre. Roumi restait dans l’ignorance du sort du Bien Aimé et dans l’angoisse.

Comme celui-ci était déjà parti une fois et que Roumi l’avait cherché pendant des mois, il crut à un nouveau caprice de Shams. Il se mit à sa recherche dans tout le Moyen Orient pendant des années, errant de ville en ville et demandant partout si quelqu’un l’avait vu.

Un jour, sans que rien de nouveau ne soit survenu, il déclara à son entourage qu’il avait retrouvé Shams. Tout le monde, surpris, lui demanda où il était. « En moi » répondit Roumi et il revint à Konya.

Il aimait beaucoup un de ses disciples, Husam al-din Chalabi un jeune homme auquel il intima alors de le prendre en dictée. Roumi, sans hésiter ni se tromper une fois, sans se reprendre ni corriger, entreprit de composer devant le jeune homme son plus fameux poème, le Masnavie, plus de 2000 vers.

Comme ses autres œuvres, même traduites dans les langues occidentales, sa poésie révèle une beauté inimaginable, profondément mystique, tellement prenante qu’on en oublie l’hermétisme. On n’a pas besoin de comprendre, on est immédiatement séduit et emporté. On lit pour le plaisir de lire :

Nuage à la pluie douce viens !

O ivresse des amis viens !

O toi, le roi des tricheurs, viens !

Ceux qui sont ivres te saluent.

Etonne, efface la douleur

Détruis, et offre des trésors.

Trouve la mesure des mots,

Ceux qui sont ivres te saluent.

Tu as bouleversé la ville

Elle sait tout et ne sait rien.

Grâce à toi, le cœur est lucide.

Ceux qui sont ivres te saluent.

L’Islam de Roumi, c’est l’Islam de la tolérance totale. Il y mêle l’Antiquité grecque car il était pétri de philosophie et écrivait le grec, il y mêle le Christianisme dont il parle sans cesse.

Cette ouverture, cette ampleur, cette envergure, cette humanité sont fascinantes et émouvantes. Entre autres, il avait compris que le mouvement du

corps qui consister à tourner sur soi-même, la façon dont on tient ses mains et sa tête permettent de communiquer avec l’univers et l’éternité.

Aussi fonda-t-il l’Ordre des derviches tourneurs dont les membres utilisent la danse pour atteindre le sommet de la spiritualité. Il mourut de sa belle mort en pleine gloire et son fils aîné, qui lui avait toujours été fidèle, lui succéda à la tête de l’Ordre.


par  Prince Michael of Greece

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