• fr
  • en

Une ténébreuse affaire ( 1ère Partie)

Château de Beaumont La Ronce

« Le château appartient aux parents de ma meilleure amie » m’annonce ma petite nièce la charmante Adélaïde, « Il est hanté par une grande dame qui a été assassinée pour des questions d’argent. Des innocents ont été arrêtés et exécutés tandis que les assassins ont échappé parce qu’ils étaient protégés par le Roi. Depuis elle embête tout le monde pour que justice soit faite ».

Ce récit succinct m’allèche assez pour que je me retrouve en ce matin de Février au nord de Tours, au château de Beaumont la Ronce. Au donjon de l’ancien château auquel, ont été ajoutées, au siècle dernier, des ailes disparates.

Pendant que le marquis reçoit des électeurs, la marquise, avec bonté et patience, nous fait grimper les neuf étages de la tour attenante au donjon. La largeur de l’escalier m’étonne car, généralement, ces rampes d’accès restent plutôt étroites. Et puis, même si le donjon attenant a été raccourci, il n’aurait jamais pu atteindre la hauteur de ces neuf étages. A quoi donc servait cet escalier, me demandais-je. Je crus trouver la réponse en arrivant au sommet, dans une pièce ouverte à tous vents, c’est-à-dire ayant vue par de multiples fenêtres très loin et dans toutes les directions, sans aucun doute un poste d’observation à fins militaires. Jusqu’ici, aucun salon du rez-de-chaussée ni des salles du donjon ne m’a paru hanté, nulle part je n’ai humé de fantôme.

Arbitrairement, je choisis une vaste salle voûtée du donjon pour « travailler ». Deux très grandes fenêtres laissent pénétrer la lumière qui joue sur la pierre blanche.
Je m’assieds sur un banc placé à gauche de la très haute cheminée Renaissance. Je ferme les yeux et je commence à attendre. […] Bientôt, je sens quelque chose, quelqu’un. Curieusement, ça entre par la porte située à droite de la grande cheminée et que la marquise m’avait dit conduire à un couloir de chambre. C’est une femme. Je continue à éprouver ce sentiment d’insatisfaction. Une robe longue, probablement en velours mordoré, aux plis cassés. Et puis une coiffure, un échafaudage de boucles brunes surmonté d’une coiffe en dentelle amidonnée, tout à fait la mode à la fin du 17ème siècle. Cela correspond à ma certitude que le fantôme vivait sous Louis XIV. Et puis du sang. Je le vois parfaitement bien sur la poitrine découverte par le décolleté ou sur le corsage, du sang de plusieurs blessures. Elle a des yeux ronds, bruns, brillants. Visiblement, elle est très jeune mais pourquoi alors je vois aussi cet horrible sourire d’une vieille femme, des dents jaunes, pourries, une espèce de rictus hideux ? Est-ce que cette bouche et ces yeux appartiennent au même visage ? Qu’est-ce que cela signifie ?

Je suis surpris plus qu’apeuré. Cela ne cadre pas avec les manifestations habituelles. Je sens très fort qu’elle va parler et je mets le magnétophone en marche et, tout de suite, j’entends les paroles presque criées à mon oreille.
« Je veux me venger, je suis ici pour le proclamer. De paix je n’aurai point avant de m’être vengée de ceux qui ont attenté à ma vie, à mon honneur, à ma fortune, à ma beauté. Depuis ma mort, c’est ma seule idée […] Le contraste entre mes yeux et ma bouche vous a étonné. Les yeux, c’est ce que j’étais, la bouche, c’est ce qu’ils ont fait de moi. Un cadavre laid, pourrissant, un trou noir édenté là où il y avait eu une ravissante petite bouche vermeille. […] J’étais jeune, j’étais jolie, j’étais aimée. Je suis morte violemment. Les marques de sang que vous voyez sur mon corsage, sur mon buste, sont celles laissées par le poignard de mes assassins. […] Désormais, vous me voyez beaucoup plus clairement. On disait que je ressemblais à votre ancêtre Mademoiselle de Blois.

Curieux que vous ayez ce portrait en tête en pensant à moi. J’étais tout de même un peu moins joufflue que Mademoiselle de Blois mais j’avais les mêmes cornettes sur la tête. J’étais assez petite, j’avais les jambes très courtes, j’avais un long buste. J’étais mariée, j’étais heureuse, j’étais insouciante, et j’avais envie de cueillir toutes les fleurs de la vie. Je riais à la vie. […] Et pourtant, de temps à autre, j’avais comme un nuage sur mon cœur, vous savez ces nuages très noirs qui annoncent des tempêtes terribles. Je sentais ce nuage et je me demandais d’où il venait et surtout pourquoi il venait. Et pourtant j’ai reçu un avertissement « fais attention, fais attention, on t’en veut, on prépare quelque chose contre toi ». M’en vouloir ? Je n’avais jamais fait de mal à personne. Préparer quoi ? J’étais entourée uniquement de gens qui m’aimaient. Mon mari m’aimait, mes gens m’aimaient. Que voulait donc dire cette voix venue de l’intérieur ?

On m’avait prédit l’avenir, vous le voyez, vous voyez une bohémienne. Elle avait pris ma main, elle l’avait regardée, je me rappelle elle avait saisi mes doigts et les avait refermés sur ma paume. Elle avait secoué la tête. Elle m’avait regardée d’un air infiniment triste et m’avait dit « Je ne peux rien pour toi madame, je ne vois rien ». Elle m’avait émue et, bien qu’elle n’eût rien vu, j’avais voulu lui donner une piécette, elle avait refusé. « Garde-la pour tes pauvres madame », et elle s’en était allée. Etait-ce elle qui distillait dans mon esprit cette voix qui me mettait en garde ? En vérité, je ne le sais. […]

A SUIVRE


par  Prince Michael of Greece

Un commentaire pour “Une ténébreuse affaire ( 1ère Partie)


L'ajout de commentaire n'est plus possible.