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GLAMIS CASTLE, ANGUS.

LE MONSTRE DE GLAMIS ( suite et fin)

Depuis des temps immémoriaux, des manifestations impressionnantes provenaient d’une certaine pièce aux étages. Elle restait fermée à clé depuis plusieurs siècles et personne ne s’y aventurait.

Une nuit cependant, les cris, les râles, les coups se firent si violents que le lord Strathmore de l’époque décida d’en avoir le cœur net. Il monta jusqu’au seuil de la Chambre hantée. Prenant son courage à deux mains, il utilisa la clé trouvée dans son bureau et ouvrit la porte. Il fit un pas à l’intérieur de la pièce, juste avant de tomber à la renverse. À peine avait-il repris ses sens qu’il s’empressa de refermer la porte, tournant deux fois la clé dans la serrure, et à toutes les questions de ses amis il ne voulut jamais rien répondre.

Des siècles auparavant, sévissaient les guerres de clans en Ecosse, en particulier entre le clan des Ogilvie et celui de Lindsay. Au cours d’une de ces batailles, les Ogilvie s’étaient enfuis jusqu’au château de Glamis, demandant au maître des lieux de les abriter. Celui-ci n’avait pas voulu les offenser en leur fermant sa porte, mais il ne voulait pas non plus s’attirer les représailles des Lindsay en hébergeant leurs ennemis. Aussi avait-il reçu courtoisement les réfugiés, et les avait menés dans une pièce où, leur avait-il promis, il leur ferait servir un souper. En guise de souper, il avait refermé la porte à double tour et ne l’avait plus jamais ouverte, les laissant mourir de faim.

C’est le spectacle de ces cadavres qui avait fait s’évanouir le descendant du criminel lorsqu’il était entré dans la Chambre hantée. À la lueur des torches que portaient ses amis, il avait distingué les bouches ouvertes dans un dernier spasme, les yeux vides, les corps contorsionnés par une agonie de souffrance. Depuis, il avait fait retirer les corps et les avait fait enterrer décemment. Mais la Chambre restait hantée. Ainsi la housekeeper qui guidait les invités refusa-t-elle énergiquement de la leur ouvrir, son maître le lui ayant interdit.

Au XVIème siècle, une femme avait été dénoncée pour sorcellerie. Elle s’appelait lady Janet Douglas, veuve d’un lord Glamis. Le roi Jacques V, alors régnant sur l’Écosse, voulait mettre la main sur les immenses propriétés de l’accusée.
Janet avait été arrêtée avec son fils, alors âgé de seize ans. Sous la torture, ses domestiques et même l’adolescent avaient confirmé l’accusation : oui, leur maîtresse, avait pratiqué la sorcellerie… Condamnée, elle avait été brûlée vive en place publique à Édimbourg. La foule innombrable qui avait assisté à sa mort s’était prise de pitié pour cette femme si jeune, si belle, qui avait supporté l’horreur d’une fin semblable avec un tel courage et une telle dignité. Le fils, lui aussi condamné à mort, avait vu sa peine commuée : il était resté enfermé dans une cellule du château d’Édimbourg.

Puis le parjure qui avait dénoncé lady Janet Douglas avait avoué sur son lit de mort qu’il avait fabriqué de toutes pièces l’accusation et que cette femme était innocente. Du coup, on avait tiré le fils de sa prison et on lui avait rendu ses titres et surtout le château de Glamis. L’abomination avait donc été réparée, mais les aides-bourreaux qui avaient dressé l’échafaud sur lequel on avait brûlé lady Janet continuaient des siècles plus tard à dresser ce même échafaud sous les fenêtres de la famille de leur victime pour prévenir un malheur à venir.

Tout en poursuivant avec les autres la promenade à l’intérieur du château, le cousin de lord Strathmore s’adressa à la housekeeper :

– Dites-moi, miss Ridgway, existe-t-il une chambre secrète dont vous ne nous ayez pas encore parlé ? J’ai le droit de le savoir : ce sont mes ancêtres qui ont construit ce château.

Il était jeune, il avait du charme. Miss Ridgway, tout en étant une parfaite gouvernante, était aussi femme. Elle regarda longuement le cousin de son maître, puis affirma à voix basse : « Il n’y a pas de chambre secrète. »

Tous surent qu’elle mentait.

Cela se passa sous le « règne » du douzième comte, père de l’actuel et son prédécesseur. Il se trouvait à Londres et avait ordonné quelques réparations dans la partie la plus ancienne du château. L’ouvrier qui travaillait ce jour-là avait enfoncé profondément son pic dans le mur. Alors qu’il le croyait assez solide, celui-ci s’effondra en partie, révélant à la grande surprise de l’homme une cavité qu’il ne soupçonnait pas. Il l’avait élargie et, saisissant sa lampe, s’était glissé dans le trou pour découvrir le début d’un couloir. Il l’avait suivi jusqu’à ce qu’il atteigne une porte, très épaisse et bardée de fer comme celle de la plus hermétique prison. Soudain terrifié par sa propre audace, il avait rebroussé chemin, puis il avait couru raconter sa découverte à son patron. Le factor, l’administrateur du château, avait appris l’incident. Il avait télégraphié à lord Strathmore à Londres. Celui-ci revenu au château, avait convoqué l’ouvrier, et interrogé pendant des heures sur ce qu’il avait pu voir. Puis il lui avait fait remettre une grosse somme d’argent à la condition que lui et sa famille émigrent immédiatement et à tout jamais en Australie.

Le cousin de lord Strathmore fit remarquer que le factor qui avait averti le châtelain de l’incident n’avait pas changé : c’était toujours le fidèle Ralston, figure familière aux habitués de Glamis.

Ceux qui avaient bien connu ce lord Strathmore affirmaient qu’après son initiation au secret il avait changé, il était devenu silencieux et mélancolique. Jusqu’à sa mort, la seule personne qui ait osé faire mention du secret fut l’évêque de Brechin. Ce saint homme, grand ami de la famille, s’inquiétait de la souffrance du lord. Un jour, n’y tenant plus, il lui proposa son aide. Lord Strathmore se montra profondément ému par cette offre. Ce fut, dit-on, d’une voix tremblante et les larmes aux yeux qu’il remercia l’évêque et qu’il lui répondit : « Dans l’infortunée position qui est la mienne, personne au monde ne peut m’aider. »

Le malheureux châtelain évita toute sa vie la vieille partie du château. Il avait logé ses enfants, dont le présent lord Strathmore, et tous ses serviteurs dans une aile plus moderne. Personne d’ailleurs ne voulait passer la nuit dans l’ancienne. À commencer par celui qui « savait », le factor, le fidèle Ralston. Tous ceux qui l’approchaient le jugeaient courageux mais chacun savait que pour rien au monde il n’aurait accepté de passer une seule nuit au château.
Un soir d’hiver, alors qu’il dînait avec le père et la mère du présent lord Strathmore, la neige se mit à tomber. À la fin du repas, toutes les routes étaient impraticables. Lord Strathmore lui proposa de rester au château, ajoutant qu’une chambre était déjà préparée dans l’aile la plus moderne. Ralston ne voulut rien entendre. Il paya chaque jardinier, chaque homme d’écurie afin qu’ils lui ouvrissent un chemin dans la neige jusqu’à sa propre maison.

– Mais enfin, quel peut être ce secret tellement effroyable pour susciter des réactions aussi extrêmes ?

– Revenons à Ralston. Notre hôtesse, la présente lady Strathmore, m’a avoué elle-même qu’un jour elle l’avait supplié de lui dire la vérité. Ralston, l’a regardée gravement, puis a secoué la tête avant de lui dire : « Lady Strathmore, il est heureux que vous ne connaissiez pas le secret. Car s’il en était différemment, vous ne seriez jamais plus heureuse ».

Petit à petit, la curiosité avait été remplacée chez les invités par de l’émotion mêlée à un certain trouble. C’est alors que le clergyman prit la parole à son tour. Il consacrait ses loisirs à étudier le passé des lieux en fouillant dans les archives, en compulsant les registres. Sentant le moment venu, il se lança :

– Il y a fort longtemps, une lady Strathmore attendait son premier enfant. Une bohémienne se présenta au château pour demander l’aumône. L’Écosse était la terre d’élection des voyants, diseurs de bonne aventure et sorciers. Ils étaient généralement bien accueillis et recevaient quelque pécule.
« Cependant, ce jour-là, peut-être nerveuse par sa grossesse, lady Strathmore renvoya la bohémienne sans aucun ménagement. Alors celle-ci se retourna vers la maîtresse des lieux et à haute voix maudit l’enfant qu’elle portait. Elle annonça qu’il serait un monstre et ferait horreur à ses parents. Au bout de quelques semaines, un garçon naquit, et donc l’héritier de lord Strathmore. C’était effectivement un monstre : moitié homme, moitié animal. Il était si hideusement déformé qu’il était impossible de le montrer.
Les parents, affolés, ne surent quoi faire. Il n’était pas question de s’en débarrasser. Fallait-il cependant qu’un jour il héritât des titres, du château et autres propriétés ? Impensable ! Aussi décidèrent-ils de le cacher. Ils choisirent une chambre secrète, une pièce plutôt vaste et ils l’y enfermèrent.
A dire vrai, ils espéraient que cet enfant mourrait jeune. Or celui-ci vécut décennie après décennie, survivant à ses parents. Plusieurs générations de lord Strathmore s’occupèrent de lui, ne le laissant jamais sortir. Il était immense, avait une poitrine démesurément large, et couvert de poils. Sa tête rentrait presque dans ses épaules, et ses jambes étaient très longues mais très maigres. On ne savait rien sur son degré d’intelligence ni sur ses sentiments. Il mangeait, il dormait sans pratiquement jamais sortir de la chambre où il était enfermé.

– Ce monstre, murmura le cousin de lord Strathmore d’une voix tout enrouée, qui se trouve être mon lointain parent, aurait donc presque quatre-vingts ans s’il vit toujours…

– Bien sûr qu’il vit toujours ! clamèrent unanimement les invités, fortement impressionnés par ce qu’ils venaient d’entendre.

Une femme parmi les invités s’apitoya sur le sort du monstre. Il vivait, dormait, mangeait, respirait quelque part dans ce même château où eux-mêmes se divertissaient, passaient d’exquises vacances…
Peut-être savait-il qu’il était le légitime comte de Strathmore et le légitime propriétaire des lieux ? Était-ce sa faute s’il avait une apparence terrifiante ? Cet être, cet homme avait sûrement des réactions, des sentiments… Et tous de mesurer l’effroyable condition de l’innocent.

– Je veux en avoir le cœur net, déclara le cousin de lord Strathmore. Après tout, même si j’appartiens à une branche cadette de la famille, ce monstre est mon parent !

Il leur fallait à tout prix trouver la chambre. Il proposa de profiter de l’absence de lord Strathmore pour explorer de nouveau le château de fond en comble, en accrochant une serviette ou un linge à chaque fenêtre afin de découvrir la chambre secrète : ce serait celle qui ne porterait aucun linge.

Tous les invités sans exception approuvèrent son plan avec enthousiasme. Ils se constituèrent en équipes, chacune se chargeant d’une aide du château. Cette vingtaine d’élégants et d’élégantes se ruèrent dans toutes les directions, explorant des greniers aux caves, bousculant les domestiques affolés.
Au beau milieu de l’après-midi, ils se retrouvèrent dehors devant la grande porte. Chacun assura avoir fait son travail et n’avoir négligé aucune fenêtre. Effectivement, lorsqu’ils levèrent les yeux, les linges les plus divers flottaient sous la légère brise du printemps. Serviettes, torchons, taies d’oreiller et même draps pendaient à chaque ouverture visible.
Surexcités, les invités contournèrent le château, scrutant chaque tourelle, chaque vasistas. « Regardez là-haut, sur la vieille tour… Regardez la fenêtre, il n’y a aucune serviette ! ». Tous levèrent les yeux. Effectivement, tout en haut de la vieille tour carrée qui faisait partie de l’ancienne forteresse, se trouvait une fenêtre sombre et étroite d’où ne pendait aucun linge. Les invités contournèrent le donjon. « Là ! à la même hauteur, une autre fenêtre, et puis une autre, et encore une autre sans serviette ! » Il existait donc aux étages supérieurs de la vieille tour un appartement entier indiscernable de l’extérieur, introuvable de l’intérieur car doté d’un accès invisible. Le légitime héritier de la famille était logé non pas dans un cul-de-basse-fosse mais dans le confort dû à son rang.

– Montons là-haut ! proposa le cousin de lord Strathmore enfiévré. Tout de suite !

Déjà, ils se précipitaient vers la porte de la vieille tour, lorsqu’une voix impérative les cloua sur place : « Arrêtez immédiatement ! »

Ils se retournèrent tous d’un bloc : c’était lord Strathmore, revenu inopinément de son expédition. Il n’eut pas besoin d’exprimer ses sentiments, son expression manifestait suffisamment sa colère et son indignation. Les invités se sentirent soudain tout à fait sots, ils se dispersèrent en silence. Le dîner fut présidé par lord et lady Strathmore, qui, s’étant sentie mieux, avait pu descendre. Il fut glacial. Le maître et la maîtresse de maison gardaient une attitude distante où le reproche inexprimé se mêlait à la tristesse. Le lendemain matin, les invités avaient vidé les lieux, écourtant leur séjour sous de multiples prétextes.

Quelques mois plus tard, la naissance d’une fille qui serait leur dernier enfant donna à lord et à lady Strathmore une occasion de se réjouir. Ils la prénommèrent Elizabeth.

En 1936, la monarchie anglaise subit l’une des plus graves crises de son histoire. Le roi régnant, Edouard VIII, partagé entre son devoir de souverain et son amour pour Wallis Simpson, de nationalité américaine et deux fois divorcée, finit par abdiquer pour pouvoir l’épouser après des mois de tergiversations qui avaient divisé l’opinion et agité ses peuples.

Lui succéda son frère qui, originellement, n’était pas destiné à régner. Il devint le roi George VI, et sa femme la reine Elizabeth. Or cette dernière était la fille du comte de Strathmore, cette même Elizabeth qui était née au début du XXème siècle peu après le fatal week-end.
La bohémienne qui avait maudit lady Strathmore en lui prédisant un enfant monstre avait ajouté qu’il vivrait jusqu’à ce qu’une fille de la maison montât sur le trône d’Angleterre… C’était fait !

Ainsi, la prédiction s’étant accomplie, la malédiction devait prendre fin.
Et depuis, plus personne n’entendit parler du monstre de Glamis.


par  Prince Michael of Greece