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Glamis-scotland-Castle

LE MONSTRE DE GLAMIS

– Heureusement, nos hôtes sont absents pour la journée !

– Nous pourrons enfin parler fantômes, ce qui est impossible en leur présence.

C’était le début du printemps, c’était aussi le début du XXème siècle. Une vingtaine d’invités avaient été conviés par le comte et la comtesse de Strathmore à séjourner pour le week-end en leur château de Glamis, en Ecosse.
Parmi eux, mon père Christophe de Grèce qui racontait l’histoire.
Le domaine s’étendait sur des milliers d’hectares. Au bout d’une interminable allée de vieux chênes, apparaissait la masse imposante, hérissée de tours et de tourelles, du château de granit rose. Il gardait l’allure de la formidable forteresse tout en hauteur qu’il avait été.
Des ailes rajoutées de part et d’autre dès le XVIIème siècle le rendaient beaucoup plus habitable. D’autant qu’on avait eu la bonne idée de raser les remparts agressifs qui, pendant des siècles, avaient rendu le château imprenable.

Ce matin-là, au breakfast, le comte de Strathmore avait annoncé qu’un impératif dans l’administration de ses vastes terres le forçait à abandonner ses invités jusqu’au soir. Quant à lady Strathmore, une fois de plus enceinte, elle avait fait dire qu’elle devait rester allongée, priant ses invités d’excuser son absence.
Livrés à eux-mêmes, les invités avaient renoncé à la promenade d’usage car la bise aigre qui soufflait sur le parc n’était pas encourageante. Aussi avaient-ils accueilli avec chaleur la proposition de la housekeeper qui s’était mise à leur disposition en l’absence de la maîtresse de maison pour leur faire visiter le château.

De l’avis de tous ceux qui y avait habité, Glamis était à la fois accueillant et inquiétant. Le château de Glamis comptait une chapelle hantée, des passages secrets, des pièces murées, des salles voûtées sans fenêtre, des cryptes, des oubliettes, des escaliers étroits qui menaient nulle part, des souterrains dont on préférait ignorer ce qu’ils contenaient.
L’érudit du groupe rappela à son oratoire, tandis que s’élevait à la place du château un simple petit fort servant de pavillon de chasse, le roi Malcom II d’Ecosse y avait été trucidé.

Ce n’était donc pas par hasard que Shakespeare situa à Glamis le meurtre du roi Duncan par Macbeth. Thane of Glamis – comte de Glamis – l’avaient appelé les trois sorcières qu’il avait rencontrées sur son chemin. On disait même qu’il avait commis son forfait dans la pièce portant le nom de sa victime : Duncan Hall.

La liste des fantômes de Glamis était si fournie que l’on passa rapidement sur le négrillon assis dans l’embrasure d’une fenêtre, que l’on supposait avoir été un serviteur de la famille fort maltraité deux cents ans plus tôt… On glissa sur le vampire qui avait pris la forme d’une femme de chambre, saisie sur le fait au moment où elle suçait le sang d’un des invités : elle avait été enfermée dans une chambre secrète où on l’avait laissée mourir de faim… On était impatient d’en arriver à l’un des plus célèbres hôtes occultes de Glamis : Earl Beardie¹ – c’était son surnom – qui s’appelait en réalité le comte de Crawford.

Ce monstre de cruauté et de vices était le joueur le plus enragé du royaume. Un samedi, il était venu jouer aux dés avec son voisin, le maître de Glamis. Ils avaient donc joué, mais à minuit, lord Glamis avait arrêté le jeu. Le comte de Crawford s’était alors levé et l’avait insulté. Furieux, ce dernier avait poussé le comte dans l’escalier avec l’intention de le chasser, l’autre était arrivé, en roulant plus qu’en descendant les marches, au rez-de-chaussée…Malgré tout, fou d’alcool et de jeu, Crawford avait refusé de quitter les lieux. Titubant jusqu’à une pièce voisine du vestibule, il s’était attablé et, avait ordonné aux domestiques du château de venir jouer avec lui. Ceux-ci étaient suffisamment terrorisés pour refuser. Alors, au comble de la rage, le comte s’était exclamé : « Si personne ne veut jouer avec moi, je jouerai avec le diable lui-même !!! » Juste à cet instant, un heurt bruyant avait ébranlé la porte du château.
Le concierge, ayant ouvert, il avait vu se dresser devant lui un homme très grand, particulièrement imposant, tout de noir vêtu et le visage dissimulé par le col de sa cape, qui avait demandé à être conduit immédiatement auprès de « Earl Beardie ». Le concierge s’était exécuté. Il avait laissé les deux hommes l’un en face de l’autre autour de la table de jeu, puis avait prudemment refermé la porte.

Dévorés de curiosité, les autres domestiques et lui avaient collé leur oreille aux battants. Les enchères montaient vertigineusement, jusqu’à ce qu’Earl Beardie crie :

– Si je ne peux pas vous payer, je vous signerai une reconnaissance
Le maître d’hôtel avait mis son œil au trou de la serrure, et aussitôt une langue de feu avait atteint sa pupille. La douleur l’avait fait hurler si fort qu’Earl Beardie l’avait entendu et, quittant la table de jeu, il avait ouvert brutalement la porte en vociférant :

– Tuez quiconque quitte cette pièce !

Puis, il avait s’adressant au maître d’hôtel devenu borgne. « Cet homme ou ce diable qui joue avec moi a soudain regardé la porte et a dit : « Frappe cet œil ! » et aussitôt une flamme a traversé la serrure. C’est bien fait pour toi, ça t’apprendra à être curieux. »

Earl Beardie avait ensuite fait demi-tour avec l’intention de reprendre sa partie. Seulement, son vis-à-vis avait disparu, ainsi que la reconnaissance de dette qu’il avait signée. Earl Beardie n’eut plus qu’à s’en retourner chez lui.

Cinq ans plus tard, il mourut. ….

Mais tout de suite après circula la rumeur qu’il n’avait pas quitté ce monde et continuait à le hanter avec sa férocité. De ce jour, on entendit à Glamis des bruits terrifiants venant de la salle de jeu. D’abord celui des dés lancés inlassablement sur la table, puis des jurons, des blasphèmes, des hurlements de rage, des pas précipités, des coups contre les murs.

– Mais il n’appartenait pas à notre famille ! se récria le cousin de lord Strathmore, ce n’était qu’un voisin !!!

L’érudit mit son grain de sel : « C’est tout de même un de vos ancêtres à qui l’on doit l’horrible histoire des Ogilvie. Et c’est votre oncle qui a découvert le pot aux roses sur cette abomination. »

A SUIVRE ….

 


par  Prince Michael of Greece