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LE PIANISTE ET LES DEUX SŒURS

C’était pendant ou à la fin de la guerre mondiale. Le jeune pianiste autrichien arriva dans l’île grecque. Il était beau, il était solitaire, il avait du talent.

Les deux sœurs appartenaient à l’aristocratie de l’île. Parmi leurs nombreuses propriétés, elles préféraient celle à laquelle elles avaient donné le nom « Le bonheur ». Située au sommet de l’île au milieu d’une forêt de pins, elle était vaste et isolée.

La maison de modestes dimensions se situait à l’entrée de la propriété, une allée de très vieux arbres conduisait à une chapelle que les deux sœurs avaient édifiée mais qu’elles n’avaient jamais fait consacrer. On y installa le piano du jeune Autrichien car les deux sœurs l’avaient rencontré. Elles en étaient tombées toutes les deux folles amoureuses et l’avaient invité à habiter avec elles au « bonheur ». La nuit, le jeune homme jouait dans la chapelle devant les sœurs extasiées.

Finalement, il décida d’en épouser une. L’autre sœur l’accepta mais, au fond d’elle-même, elle était torturée par la jalousie. Ainsi, le ménage à trois dura quelques années cahin-caha.

Un beau jour, le pianiste mourut. On murmure que la sœur restée vieille fille l’avait empoisonné. Avec la veuve, elles étendirent le cadavre du pianiste sur son lit et n’y touchèrent pas. Elles ne déclarèrent pas sa mort et ce fut un livreur ou le postier qui, choqué par la puanteur du cadavre qui pourrissait, alerta les gendarmes. Ceux-ci firent irruption dans la villa et, malgré les protestations des deux sœurs, enterrèrent le pianiste.

De nombreux de mes amis connaissaient les deux sœurs. Ils étaient invités pour le thé. Les deux sœurs les servaient dans un magnifique service d’argent. Elles prenaient la grosse théière armoriée et versaient le thé dans les tasses, sauf qu’il n’y avait pas de thé, la théière était vide.

Un beau jour, une des deux sœurs, la vieille fille ou la veuve, mourut. La survivante l’étendit sur son lit et refusa de l’enterrer. Alors le même scénario se reproduisit. Un livreur horrifié par la puanteur de pourriture avertit les gendarmes qui enterrèrent la morte. La survivante ne tarda pas à la suivre au cimetière. Depuis, la propriété « Le bonheur » est abandonnée.

J’ai sauté le mur, je l’ai visitée il y a bien des années. J’ai cru que les sœurs l’avaient quittée la veille. Il y avait des tasses, des assiettes sales, des livres ouverts, des armoires pleines d’habits. Je déambulais dans la propriété. Dans le soleil, le ciel bleu, avec la mer au loin et le triomphe méditerranéen, j’ai rarement senti une atmosphère plus sinistre.

Un incendie ravagea une grande partie de la forêt. La maison s’est dégradée, tombe en ruines mais l’église non consacrée tient toujours debout. Les habitants de l’île refusent de s’approcher de la propriété « Le bonheur », surtout la nuit. Ces nuits où l’on entend, venue de la chapelle, la musique d’un piano sur lequel des mains invisibles jouent avec un merveilleux talent.


par  Prince Michael of Greece

2 commentaires pour “LE PIANISTE ET LES DEUX SŒURS


  1. grazia

    merci Michel pour l’histoire du piano, dans la nuit, qui joue seul moi aussi je l’entend. Grazia


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