• fr
  • en

LES PIRATES, MELIDONI

Nous franchissons un col près d’Aghia Elessa puis nous commençons notre descente vers l’inconnu. La pierre, la mer, une route de terre et rien d’autre, ni maison, ni asphalte, ni poteaux télégraphiques. Les collines rocheuses moutonnent très loin, la mer est d’un ton intense, aucune présence humaine, si, pourtant, au milieu de ce désert, une oliveraie se cache dans un repli du terrain, un bosquet de cyprès entoure les ruines d’une ferme. Un lieu tout de poésie.

Les pirates, s’ils privilégiaient cette région c’est parce qu’elle était inhabitée, plutôt difficile d’accès et qu’elle offrait des avantages pour leur faciliter le travail, en particulier pas mal de petites criques invisibles des hauteurs.
Les pirates ne se contentaient pas de débarquer, de raser un village, d’emmener les habitants enchaînés et de se rembarquer au plus vite, ils déposaient dans les nombreuses grottes creusées dans les falaises leur butin. De là, ils organisaient leur écoulement. Ils avaient des accointances avec des locaux.
Si de nombreux Cythéréens finissaient grâce aux pirates en esclavage, d’autres profitaient amplement de leur commerce. Il fallait cependant à tout prix éviter que les habitants ne découvrent ces allées et venues, ces trafics, ces complicités. Alors, des rumeurs se répandaient que telle route, tel croisement étaient dangereusement hantés. En particulier, il y avait des xena lahou, des sortes de lutins malfaisants prêts à faire toutes les horreurs possibles aux habitants qui se seraient risqués la nuit sur les routes qu’ils fréquentaient.
Ainsi, terrorisés à point par les menaces des fantômes et des créatures diaboliques, les habitants restaient enfermés chez eux la nuit, laissant les pirates et leurs complices transporter tranquillement leur butin d’un lieu à l’autre.

Ces légendes se poursuivirent jusqu’au 20ème siècle. Il n’y avait plus de pirates, ils avaient été remplacés par des contrebandiers particulièrement intéressés par le marché noir des cigarettes. Ils utilisaient les mêmes caches, les mêmes voies que les pirates et maintenaient vivantes les mêmes terrifiantes légendes qui écartaient toujours les habitants de leurs lieux de travail.

En ce matin d’hiver, un vent aigre soufflait. Depuis le matin, des averses torrentielles nous avaient surpris. La pluie frappait les carreaux. Puis, le soleil apparut et se joua des nuages. Alors, la magie sortit des terres et du ciel. Elle est omniprésente dans cette île dont l’intensité s’exprime.
Fivos, mon guide l’avait saisi depuis longtemps. « Il faut être préparé pour venir à Cythère car l’île rejette ceux qui ne comprennent pas ».

Il exprimait élégamment ce que m’avait déjà affirmé Kirios Kostas, le directeur de l’hôtel Porto Delfino qui, lui aussi, avait remarqué la même chose : « Certains clients qui ont réservé pour une semaine, partent après deux jours, sans explication. Ils ne reviennent jamais. D’autres qui viennent pour la première fois reviennent chaque année ».
Et Fivos de poursuivre : « Chacun trouve ici ce qu’il y cherche. Cythère, c’est l’île de l’Essentiel. Or, ce qui est simple est essentiel et c’est toujours le plus difficile à trouver ».

Melidoni, car tel était le nom du lieu, avait été le rendez-vous préféré des pirates. Nous tâchâmes de capter le souvenir de ces intéressants personnages et Fivos de me raconter l’histoire d’un des plus célèbres d’entre eux, resté pourtant anonyme.

A l’époque où « régnaient » les pirates, lors d’un de leurs fréquents raids, ils avaient entre autres fait prisonnier un moine-médecin et guérisseur. Le pirate dont il était devenu propriété apprécia ses talents et, au lieu de le vendre sur un marché aux esclaves, l’avait gardé à son service. Le moine s’était fait connaître et apprécier pour ses talents de médecin chez les cruels ravisseurs et les années passant, il avait acquis un statut que peu d’esclaves avaient le bonheur d’atteindre.
Un beau jour, son maître était tombé malade, très malade, au point que, rapidement, il était arrivé aux portes de la mort. Il avait perdu tout espoir lorsque le moine réussit à le guérir.
Rétabli, le pirate se montra généreux. Il déclara au moine qu’il le libérait et le renvoyait chez lui à Cythère « Lorsque tu seras revenu chez toi, va au lieudit de Melidoni, mais vas-y un certain jour de novembre lorsque le soleil levant frappe un certain point entre les rochers. Tu t’y rendras. Là, tu trouveras une grotte, tu creuseras le sol de la grotte, tu déterreras deux pots pleins d’or que j’y ai laissés. Prends-les et fais-en bon usage ».

Revenu à Cythère, le moine découvrit en novembre la grotte et y trouva un pot effectivement rempli à ras bord de pièces d’or. Il utilisa le trésor pour bâtir ce monastère d’Aghi Anargyri. Quant le pot fut entièrement vidé, il le plaça tout en haut du clocher. Depuis, le monastère est resté propriété de la famille du moine, les Megalokomou-Metaxas…
« Et l’autre pot plein d’or, qu’en est-il ? » demandai-je.
« Il n’a jamais été retrouvé ».
Il était évident que ce conte donnait la clé de l’énigme « La rédemption du pirate ». Cependant le lieu indiqué sur la carte n’était pas Melidoni mais Aghi Anargyri.


par  Prince Michael of Greece

2 commentaires pour “LES PIRATES, MELIDONI


  1. Laurent

    This was a very nice, captivating article. I greatly appreciated the legends and your explanation of their source.
    I also really liked the top picture of the post.


L'ajout de commentaire n'est plus possible.