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EVRIKLES

Je cherchais avec Fivos quel personnage illustre de l’époque romaine avait habité Palaiopolis. Personne de connu, me répondit-il. En fait, on connaît à peine l’histoire de la cité. Le seul personnage lié à la Cythère romaine se nommait Evrikles.

C’était l’époque où, en Egypte, Cléopâtre et Marc Antoine filaient le parfait amour, ou le prétendaient-ils… A quoi ressemblait la reine d’Egypte ? Nul ne connaît le physique de cette femme, une des plus grandes séductrices de l’Histoire. Probablement avait-elle les traits d’une grecque puisque par son père, elle était 100 % grecque et d’une africaine puisqu’on murmurait que sa mère avait été une esclave noire.

En tout cas, comme toutes les grandes séductrices, n’était-elle peut-être pas d’une beauté parfaite. Elle n’en avait pas besoin pour séduire tous les hommes.

Elle avait atteint, à l’époque, la trentaine. Marc Antoine, le général romain, le maître de la moitié de l’Empire, avait dépassé, lui, la quarantaine. Le physique puissant, le nez aquilin, il figurait le parfait buste romain.

Il avait rencontré Cléopâtre lorsqu’il était venu en Egypte avec César, une vingtaine d’années plus tôt. La reine avait alors 15 ans mais se montrait déjà un prodige de rouerie.

Elle avait embobiné César qui n’était plus tout jeune et qui n’était pas connu pour être porté sur les femmes. Elle avait fait assassiner son frère et co-souverain, elle avait « épousé » César », lui avait donné un fils et s’était assurée la maîtrise de l’Egypte.

Marc Antoine l’avait revue, quelques temps après, lorsqu’elle était venue à Rome rendre visite à son mari-amant. Peut-être poussé par la reine, César avait songé à établir la monarchie lorsqu’il avait été assassiné.

Cléopâtre était repartie pour l’Egypte, se demandant quel serait désormais son sort. L’empire avait été partagé entre le neveu de César, Octave, qui avait obtenu l’Occident et le général préféré du dictateur, Marc Antoine, qui s’était adjugé l’Orient.

Il avait convoqué à Tarse en Cilicie, une ville aujourd’hui au sud-est de la Turquie, les souverains de la région sur lesquels s’appesantissait la main romaine. Tous étaient accourus.

La reine Cléopâtre avait écrasé les autres par la splendeur de son apparition sur son immense galère toute d’or et de pourpre. Elle avait invité Marc Antoine à un banquet qui dépassa en luxe tout ce qu’on avait vu jusqu’alors. La rusée savait ainsi flatter ce vaniteux.

Elle l’avait embobiné comme elle avait embobiné César. Ils étaient devenus amants, destinés à former un des couples d’amoureux les plus célèbres de l’Histoire. Mais, entre eux, y avait-il de la passion ou plutôt du calcul ? Cléopâtre avait besoin d’un maître de l’empire romain pour consolider son trône et protéger l’Egypte. Marc Antoine aussi avait besoin de Cléopâtre et des ressources de l’inépuisable trésor de l’Egypte.

Devenus complices plutôt qu’amoureux, ils s’étaient lancés à la conquête de tout ce qui n’appartenait pas encore à Rome. Ils étaient devenus de plus en plus puissants… jusqu’à inquiéter Octave, l’autre maître de l’empire.

L’amitié entre Octave et Marc Antoine avait dégénéré en rivalité de plus en plus ouverte. Une guerre civile avait éclaté entres les deux camps, celui d’Octave et celui de Marc Antoine.

Les deux hommes, chacun à la tête de toutes les forces qu’ils avaient pu réunir, se retrouvèrent face à face, à l’ouest de la Grèce actuelle, non loin de la ville de Preveza, pour une bataille navale qui allait être décisive. De ce conflit, un des deux sortirait vainqueur et deviendrait maître de tout l’empire romain, l’autre vaincu à tout jamais était destiné à disparaître.

Marc Antoine disposait de forces bien supérieures. A ses 300 navires de guerre s’ajoutaient les 200 de Cléopâtre venue le soutenir en personne mais il n’était plus l’excellent général qu’il avait été, amolli par la vie de plaisir que lui faisait mener Cléopâtre et, dans son camp, il y avait des divisions. Octave ne disposait que de 400 navires de guerre mais ses troupes étaient beaucoup plus déterminées et il disposait d’un admirable stratège en la personne d’Agrippa.

La bataille s’engagea donc. Très vite, Octave obtint l’avantage dans un chaos de navires brûlés et de cadavres flottant sur la mer. Cléopâtre, la première, comprit que la bataille allait être perdue. Sans demander son reste, elle ordonna à 60 de ses navires encore intacts de la suivre et abandonna le champ de bataille, emportant aussi son trésor. Elle comptait sauver ce qui pouvait encore l’être.

Antoine, à cette vue, déserta tout simplement. Il monta sur le navire amiral Andonia, et s’enfuit à la suite de Cléopâtre, mais lui-même réalisa qu’il était suivi. Une trirème de la flotte d’Octave quittant le champ de bataille où les troupes d’Antoine achevaient d’être coulées, noyées, massacrées, courait après lui à force rames.

Antoine constata que la galère de l’ennemi lancée à sa poursuite gagnait du terrain et s’approchait dangereusement de son navire amiral. Mais que lui voulait ce navire isolé ? Bientôt, il distingua sur le pont celui qui semblait le commandant du navire, un javelot à la main qui le visait.

Les navires étaient désormais presque côte à côte. Antoine, de plus en plus étonné, prit son porte-voix et s’adressa à son adversaire : « Pourquoi poursuis-tu Antoine ? Qui es-tu ? ». La réponse vint aussitôt : « Je suis Evrikles, le fils de Laharos, le spartiate que tu as tué ».

En un éclair, Antoine se souvint. Lorsqu’il se trouvait à Sparte, il avait en effet amené en jugement ledit Laharos, un notable, un chef de clan qui utilisait des méthodes assez expéditives pour exercer son pouvoir. Pour les Spartiates, c’était dans leurs traditions, pour les Romains qui imposaient dans tous l’empire la lex romans, c’était du gangstérisme pur et simple.

Laharos avait été jugé, trouvé coupable et Antoine l’avait condamné à mort par démembrement. Et voilà que le fils de Laharos, Evrikles, se trouvait à quelques mètres de lui, prêt à le transpercer de son javelot.

Cependant, la galère de Marc Antoine, était plus rapide. Au dernier moment, il réussit à distancer son adversaire. Celui-ci se rendit bientôt compte que la poursuite était inutile et l’abandonna.

Antoine parvint en Egypte, à Alexandrie. Il apprit que Cléopâtre s’était enfermée dans le mausolée qu’elle s’était fait construire pour lui servir de tombeau. Il voulut la voir. Cléopâtre lui fit dire qu’elle était morte. Du coup, Antoine, désespéré, se suicida en s’embrochant sur sa propre épée.

Octave, le vainqueur, à la tête de sa flotte, arriva à son tour à Alexandrie. Cléopâtre sortit de son mausolée et se fit recevoir. Elle exerça sa séduction qui lui avait assuré successivement César et Marc Antoine mais sur Octave, le glacial adversaire peu porté sur le sexe, ses charmes tombèrent comme la pluie sur les plumes d’un canard.

Il la menaça de l’emmener à Rome pour qu’enchaînée à son char, elle figure dans son triomphe. Cléopâtre retourna dans son mausolée, s’y enferma et se suicida à son tour en se faisant piquer par un serpent venimeux.

Entre-temps, Octave, devenu le seul maître incontesté de l’empire, récompensait ceux qui l’avaient soutenu et aidé à obtenir la victoire. Il nomma Evrikles chef des Lacédémoniens, c’est-à-dire en fait maître du Péloponnèse et lui offrit comme propriété personnelle l’île de Cythère. Evrikles devint donc en quelque sorte le prince de Cythère.

Octave devint Auguste, le maître du plus grand empire du monde. Parvenu au sommet de la gloire, et peut-être impressionné sans le vouloir par la chute dramatique de deux maîtres, Antoine et Cléopâtre, il se sentit inquiet pour sa succession, il se rendit à Delphes au temple de la Pythie.

Sous ce nom, opérait depuis une grande Antiquité, une succession de voyantes qui, contre d’énormes émoluments, prédisait l’avenir aux grands de ce monde. La

Pythie pour répondre aux questions des consultants procédait par allusions, métaphores et double sens. Comprenne qui voulait ou plutôt comprenne comment voulait chacun.

Lorsque le tout puissant empereur se présenta devant elle et l’interrogea sur l’identité de son successeur, elle prit son temps, mâchonna des feuilles de laurier selon son habitude, laissa les fumées odoriférantes et légèrement hallucinogènes qui sortaient d’un trou du sol l’envelopper pour l’inspirer, puis répondit :

« Un enfant Hébreu qui règne parmi les morts m’ordonne d’abandonner ce lieu pour aller immédiatement dans l’Hades*, laissant ainsi le silence sur nos autels »

Auguste comprit-il quoi que ce soit à cette prédiction étrange et qui pourtant allait se révéler si exacte ?

À suivre…


par  Prince Michael of Greece