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Marie Laveau

LA REINE DU VAUDOU Partie 3/3

D’un pas redevenu vif, il traverse le quartier français, franchit Jackson Square, emprunte la rue de Chartres, tourne autour de la cathédrale Saint-Louis et atteint la grille du cimetière du même nom. Il en pousse le battant. Désormais, il n’est plus tellement pressé. Il s’attarde à cheminer entre les tombes, cherchant celle sur laquelle il pourra s’étendre. La lune, qui éclaire brillamment les lieux, s’est mise de la partie pour l’aider à trouver. Une tombe attire ses regards. Pas de couronnes, aucun des pots ou des bouquets habituels ne la fleurit. En revanche, elle lui semble décorée d’objets inusités.

En se penchant, il distingue des petites pièces de monnaie disposées de façon géométrique, des herbes odoriférantes glissées dans les anfractuosités de la pierre, des briques enrobées de papier d’aluminium, des haricots, des os – probablement de chats ou de chiens, car trop petits pour être humains – des sacs vides ; on a dessiné des graffitis, particulièrement trois croix. Pourtant, la tombe très sobre d’architecture n’a rien de particulier.

Frank l’ignore lorsqu’il s’étend sur une tombe peu éloignée de celle de Marie, et il sombre dans un sommeil réparateur.

Selon son témoignage, il dut s’écouler plusieurs heures avant qu’il ne soit réveillé brutalement, comme par un choc électrique : des battements de tambours et des chants étranges lui vrillent le crâne. Il craint que ce ne soient des voleurs, bien que ceux-ci agissent silencieusement, ou pire des maniaques, des pervers qui, s’ils le découvraient, lui réserveraient un mauvais sort. Aussi, bondissant de sa couche de fortune, commence-t-il à se glisser entre les tombes afin de gagner la sortie – au moins dans les rues éclairées, il sera mieux protégé. Tantôt courbé, tantôt rampant à quatre pattes, il s’avance en prenant soin de ne faire aucun bruit. Et brusquement, au détour d’un tombeau particulièrement élevé, le spectacle qu’il découvre le cloue sur place.

Des femmes, des hommes, noirs ou mulâtres, dansent, chantent – les femmes en blanc, beaucoup ayant revêtu des robes de mariée ; les hommes, torse nu, portant des pantalons blancs également. Hommes et femmes ont accroché à leur chevelure épaisse, à leur ceinture, des fleurs magnifiques. Ils tiennent tous à la main des bouteilles de tafia ou de rhum, auxquelles ils font généreusement honneur, buvant de grandes rasades tout en poursuivant leur farandole. Au milieu d’eux, les dominant de sa haute taille, ondule la femme la plus magnifique que Frank ait jamais imaginée. Vêtue de jaune et de rouge, coiffée d’un immense turban, elle a les proportions d’une statue idéale et l’allure d’une souveraine. Elle chante dans une langue que Frank ne saisit pas des mélopées sur un rythme obsédant.

Frank quitte la tombe derrière laquelle il s’était caché pour s’approcher petit à petit du cercle de danseurs. Pour un peu, il serait entré dans leur ronde car il se sent attiré par cette ensorcelante célébration de la sensualité. Un reste de raison l’en empêche. Il n’est plus qu’à quelques mètres d’eux, bien en vue, et pourtant personne ne fait attention à lui… Subitement, la femme extraordinaire qui mène le bal infernal aboie un ordre : instantanément le cercle se resserre, les tambours adoptent un rythme plus lancinant, les danseurs se contorsionnent, tournoyant de plus en plus rapidement. L’une des femmes arrache alors ses vêtements, les autres l’imitent, et les hommes suivent le mouvement. Bientôt, danseurs et danseuses se retrouvent intégralement nus, s’agitant de plus en plus frénétiquement. L’excitation atteint son comble, ils s’étreignent les uns et les autres, emportés par le plaisir.

Ensuite, ils s’approchent l’un après l’autre d’un vaste panier qui se trouve aux pieds de la reine. Celle-ci en soulève le couvercle et la tête d’un gigantesque serpent en émerge. Les danseurs et les danseuses l’encerclent et, sans hésiter, caressent la tête du reptile avant de reprendre leur étrange chorégraphie. Le serpent lentement se glisse hors du panier et va rejoindre la reine, qui l’enroule délicatement autour d’elle de façon que la tête de l’ophidien se trouve à côté de la sienne. Elle continue de scander sa mélopée envoûtante tout en ondulant, la tête du serpent se déplaçant en harmonie avec la sienne, de droite à gauche, de gauche à droite… Ce curieux ballet atteint maintenant un rythme hallucinant, les participants pleurent, s’arrachent les cheveux, prient à haute voix ; d’autres s’écartent pour faire l’amour.

La fascination cloue Frank sur place. Le temps n’existe plus… jusqu’au moment où tout bascule : les danseurs, les danseuses et la reine peu à peu disparaissent, s’éloignent dans la transparence de la nuit… Plus rien. Le son des tambours et des claquements de mains se perpétue dans ses oreilles, mais il sait que le silence est revenu. Le cimetière est à nouveau désert, silencieux, endormi.

Il n’en demande pas plus. Il se sauve, franchit en un éclair la grille du cimetière, court comme un fou.

Mon intérêt pour Marie Laveau a connu récemment un rebondissement. J’étais intrigué par le fait qu’elle avait connu mon ancêtre bien aimé Louis-Philippe duc d’Orléans, alors que chassé par la Révolution, il errait, exilé, ruiné. Mais pas tout à fait ruiné…

Or donc, Marie Laveau, comme toutes les grandes prêtresses de vaudou sur le tard, avait choisi une jeune métisse pour lui succéder dans le « métier ». Elle l’avait formée, instruite, éduquée, disciplinée.

La jeune femme, après la mort de Marie Laveau, avait quitté la Nouvelle Orléans, avait rencontré Buffalo Bill et était devenue son assistante.

Marie-Laveau-Saint Anne-New orleans-Vaudou-voodoo-spiritual

Or voyageait en Amérique un riche négociant français de Saint Malo. Il rencontra Buffalo Bill et l’invita en tournée en Europe. Buffalo Bill traversa donc l’Atlantique avec son assistante, l’ancienne élève de Marie Laveau. Ils se produisirent dans des salles de spectacles. Cela est tout à fait vrai parce que ma grand-mère française se rappelait, enfant, l’avoir vu au cirque.

Le voyage était financé par l’armateur français qui, évidemment, invita Buffalo Bill et sa suite chez lui à Saint Malo. Toute la famille de l’armateur accueillit avec curiosité le héros et son assistante, en particulier la petite-fille de l’armateur qui ne se fatiguait pas d’écouter l’assistante, prêtresse de vaudou. Et celle-ci de raconter que Marie Laveau non seulement avait bien connu Louis-Philippe mais qu’elle était devenue sa maîtresse et que celui-ci, malgré sa ladrerie légendaire et la pauvreté de l’exil, l’avait financée.

Ce détail, la petite-fille de l’armateur ne l’oublia jamais et bien des décennies plus tard, elle le raconta à son propre petit-fils Guillaume. Et c’est Guillaume, mon ami, qui me l’a répété et qui m’a appris ainsi ce lien étrange entre mon ancêtre bien aimé et la reine du vaudou.

 


par  Prince Michael of Greece